1. Caractéristiques de la conjoncture actuelle1

Le comité de rédaction de La Voie Ferrée, l’organe théorique du (Nouveau) Parti communiste du Canada, a préparé cette analyse et cette déclaration sur la conjoncture mondiale actuelle, à la suite de la guerre américano-israélienne contre l’Iran qui s’est transformée en une guerre régionale à grande échelle depuis le 28 février 2026. Compte tenu de l’évolution rapide de la guerre, cette déclaration vise moins à rendre compte et analyser chaque développement de dernière minute qu’à identifier et analyser les contradictions mondiales qui ont conduit à son déclenchement, ainsi que la manière dont les communistes doivent s’orienter face à ces contradictions.

Nous adressons cette déclaration aux communistes et aux autres révolutionnaires, aux mouvements populaires progressistes et à toute personne dotée d’une conscience, quelle qu’elle soit, dans cette prison des nations canadienne, aux États-Unis bouillonnants et en déclin à notre sud, ainsi que dans tous les pays impérialistes en proie à la crise. Plus particulièrement, nous adressons cette déclaration à nos camarades ici au Canada et à l’étranger, ainsi qu’aux masses avancées à travers notre pays qui, selon nous, peuvent être organisées et élevées – qui sont en train d’être organisées et élevées – dans la lutte révolutionnaire pour le socialisme.

Au moment où nous finalisions cette déclaration, la guerre américano-israélienne contre l’Iran débutait son deuxième mois. Les Houthis du Yémen avaient rejoint le combat contre les États-Unis et Israël, ajoutant le nouveau front de la mer Rouge à cette guerre qui s’étend. Quelques 14 ou 15 pays avaient déjà été entraînés dans la guerre, avec les principaux belligérants – l’alliance américano-israélienne contre l’Iran – semblant s’enliser dans ce que les analystes militaires appellent « l’échelle d’escalade ». Aucune issue claire ou facile ne semble exister tant pour l’une ou l’autre des parties dans l’immédiat, les deux camps étant capables de mener des combats bien plus intenses et, par conséquent, avec le potentiel d’une destruction bien plus grande et d’une extension de la guerre.

À partir du 28 février, des frappes de décapitation lancées contre la République islamique ont permis d’assassiner l’ayatollah Ali Khamenei et un certain nombre d’autres figures de proue de l’establishment politique et militaire iranien. Cette première vague de frappes n’ayant pas réussi à provoquer le changement de régime ou l’effondrement espérés par les États-Unis et Israël, leur guerre s’est alors étendue à la destruction totale des infrastructures iraniennes et à la punition collective de sa population. Au cours du premier mois de la guerre, cela a notamment inclus (pour n’en citer que quelques-unes) : la destruction de grands dépôts pétroliers à Téhéran le 7 mars, d’une usine de dessalement le 8 mars, un raid aérien sur l’île de Kargh (qui traite et exporte environ 90 % du pétrole brut iranien) le 13 mars, et le bombardement du gisement de gaz de South Pars (l’un des plus grands gisements de gaz naturel au monde) le 18 mars. Depuis le 21 mars, trois semaines seulement après le début de la guerre, plus de 80 000 sites civils en Iran avaient été attaqués, dont 266 établissements médicaux et 498 écoles2. Le 29 mars, le ministère iranien de la Santé a indiqué que le nombre de victimes civiles s’élevait à 2 076, dont 216 enfants, et que 26 500 autres personnes avaient été blessées. Les États-Unis et Israël ont ouvertement évoqué le démantèlement, l’occupation et même l’utilisation « d’armes nucléaires tactiques » contre l’Iran. Trois semaines après le début de la guerre, Trump a commencé à menacer les infrastructures de production d’électricité de l’Iran, puis a suspendu ses menaces tout en affirmant que des négociations étaient en cours – un fait catégoriquement rejeté par l’Iran et tourné en ridicule comme étant le régime Trump « négociant avec lui-même » – tout cela alors que les États-Unis déployaient des milliers de marines et d’autres forces d’opérations spéciales dans la région, ce que beaucoup soupçonnent être des préparatifs en vue d’une sorte d’invasion terrestre.


Les ruines de l’école pour filles Shajareh Tayyebeh à Minab, où plus de 175 personnes ont été tuées, dont une grande majorité d’enfants, à la suite d’une double frappe américaine le jour du déclenchement de la guerre, le 28 février 2026.

La guerre aérienne et navale actuelle contre l’Iran n’a bien sûr pas commencé le 28 février : il ne s’agit que de la phase la plus récente, la plus destructrice et la plus lourde de conséquences à l’échelle mondiale de la guerre contre l’Iran. L’agression actuelle a été précédée par la vague de terrorisme déclenchée par les services de renseignement américains et israéliens en janvier 2026, pendant les manifestations de masse en Iran3. Ces manifestations ont été provoquées par l’intensification de la guerre économique menée par l’impérialisme américain tout au long de l’année 2025, dont le secrétaire au Trésor Scott Bessent s’est ouvertement vanté lors du Forum économique mondial4. Et en juin 2025, la « guerre des Douze Jours » américano-israélienne a pris pour cible de nombreuses installations militaires et civiles iraniennes, pour supposément « anéantir », selon Trump, le programme nucléaire souterrain de l’Iran après que les États-Unis eurent largué trois bombes massives de type « bunker buster ». Six mois plus tard, l’impérialisme américain et le régime sioniste avancent les mêmes justifications pour leur guerre contre l’Iran, affirmant une fois de plus que les capacités nucléaires de l’Iran doivent être éliminées.

Confrontée à une destruction existentielle de la part de l’impérialisme américain et de l’expansionnisme sioniste, la République islamique d’Iran a riposté avec tout ce dont elle disposait contre ses ennemis, dans un barrage continu de contre-attaques asymétriques, frappant les actifs américains et israéliens ainsi que des installations et infrastructures des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) à travers la région. Il est clair pour nous – tout comme pour de nombreuses personnes dans le monde, malgré le déluge de propagande impérialiste – que l’Iran a jusqu’à présent toujours fait des ripostes mesurées, tout en signalant et en démontrant qu’elle est capable d’aller beaucoup plus loin si les crimes de guerre actuellement perpétrés par les États-Unis et Israël franchissent de nouvelles limites. Le système de missiles iranien a réussi à plusieurs reprises à mettre à mal et à percer les systèmes d’interception de ses ennemis, de manière embarrassante, révélant que l’Iran est également capable d’infliger des dommages existentiels aux intérêts américains dans la région, à Israël et aux pays du CCG.

Pour le dire sans ambiguïté, la guerre menée contre l’Iran par les États-Unis et Israël est une guerre d’agression. Ce fait place l’Iran et l’Axe de la résistance dans une guerre (ou des guerres) de libération nationale contre l’impérialisme et l’expansionnisme sioniste. Dans le même temps, derrière le théâtre de guerre d’Asie occidentale (ou du Moyen-Orient) se cache également une lutte de pouvoir bien plus vaste entre les intérêts impérialistes concurrents – à savoir les blocs rivaux menés par les États-Unis d’une part, et la Chine et la Russie d’autre part. Si l’escalade actuelle menace certes de dégénérer en une guerre mondiale encore plus vaste, la contradiction principale à l’heure actuelle est une guerre criminelle menée par l’impérialisme américain et l’expansionnisme sioniste contre les pays et les peuples opprimés d’Asie occidentale (à savoir l’Iran, le Liban, la Palestine, le Yémen, l’Irak et la Syrie).

Nous devons faire quelques remarques pour clarifier pourquoi, à l’heure actuelle, la contradiction principale est une guerre d’agression contre des pays opprimés. Au cours de l’élaboration de notre réflexion et de la rédaction de cette analyse, certains d’entre nous ont vu dans l’escalade actuelle principalement la contradiction inter-impérialiste à l’œuvre dans le monde. Certes, la contradiction inter-impérialiste est fondamentale pour comprendre les développements mondiaux actuels – et même pour comprendre cette guerre en particulier. Cependant, à mesure que nous affinions notre point de vue au cours de la rédaction et des débats sur les événements qui se déroulaient rapidement, il nous est apparu clairement que la principale contradiction dans cette guerre, jusqu’à présent, oppose d’une part les États-Unis et Israël (respectivement une superpuissance en déclin et son partenaire junior expansionniste) et, d’autre part, l’Iran, un pays opprimé. La Russie et la Chine ne se sont pas, jusqu’à présent, directement impliquées dans les combats. Elles ne fournissent pas non plus d’aide, de soutien ou d’appui à l’Iran de manière aussi ouverte ou directe que l’Union européenne (UE), les États-Unis et le Canada ont soutenu l’Ukraine dans la guerre contre l’occupation russe. L’Iran fait partie des pays en cours de redivision entre les puissances impérialistes et ne se bat pas lui-même pour la redivision du monde comme le font les puissances impérialistes. Cela signifie que l’Iran mène, à l’heure actuelle, une guerre de libération nationale. Après des années de préparation à une telle agression, ainsi que de résistance à l’expansionnisme israélien et à l’impérialisme américain dans toute la région, l’Iran a influencé de nombreuses forces de libération nationale de la région et a construit l’Axe de la résistance avec les forces islamistes (mais pas tellement avec les forces marxistes-léninistes et maoïstes de la région).

Bien qu’il s’agisse d’un pays opprimé, son influence idéologique et de la solidarité pragmatique (grâce à ses revenus pétroliers) ont fait de l’Iran une puissance régionale à part entière (comme le Venezuela à l’apogée du bolivarisme à travers l’Amérique latine). L’Iran, avec sa propre bourgeoisie nationale, a affirmé son indépendance et son influence dans toute la région (là encore, à l’instar du Venezuela5). L’Iran penche certes du côté de la Chine et de la Russie dans la contradiction inter-impérialiste, mais considérer l’Iran comme un pays suivant leurs ordres reviendrait à passer sous silence les luttes de libération nationale qui se sont développées et ont éclaté à travers l’Asie occidentale depuis plusieurs décennies, d’abord pour la défense de la Palestine, comme l’ont également démontré les régimes nationalistes arabes des décennies passées, ensuite lors de la révolution iranienne de 1979 et, enfin, avec la montée des mouvements de résistance islamiques-populaires qui ont suivi. Il est important de rappeler que le tournant islamique des luttes de libération nationale de la région est survenu après la capitulation, l’effondrement ou l’échec des États et des mouvements nationalistes plus laïques à affronter de manière adéquate l’impérialisme et le sionisme au cours des décennies précédentes – sans parler du recul de la révolution prolétarienne à l’échelle mondiale à partir de la fin des années 1970. Dans le vide laissé par le triomphe du révisionnisme et la défaite du véritable socialisme et de l’internationalisme prolétarien dans le monde après 1976, les mouvements de résistance nationale d’Asie occidentale se sont reforgés dans une direction islamique en réponse au carnage sans fin du sionisme et de l’impérialisme américain dans la région6. Les exemples les plus notables à cet égard concernent le Liban au début des années 1980 avec l’émergence du Hezbollah, puis celle du Hamas dans les années qui ont suivi la capitulation de l’Organisation de libération de la Palestine.


Des combattants des Brigades al-Qassam, la branche armée du Hamas, qui, avec les Houthis du Yémen, le Hezbollah au Liban et la République islamique d’Iran, forment l’Axe de la résistance antisioniste et anti-américain.

Nous disons tout cela pour mettre en évidence la dimension de libération nationale de la guerre actuelle en Asie occidentale, même si la rivalité inter-impérialiste est également présente et façonne les développements au sein de cette guerre. On peut en dire autant de l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro et de la contrainte exercée par la suite sur la République bolivarienne pour la ramener dans le giron géopolitique de l’impérialisme américain en janvier 20267. La Russie et la Chine ont peu fait pour éviter de perdre leur influence sur le pays, même si l’enlèvement de Maduro et la contrainte exercée par la suite sur le régime bolivarien ont porté atteinte à leurs intérêts. Dans un exemple encore plus frappant, la guerre à Gaza est presque purement une guerre de libération nationale contre l’impérialisme américain et l’expansion coloniale israélienne. Dans cette guerre d’agression génocidaire, l’alliance impérialiste rivale russo-chinoise a été totalement absente, n’intervenant que sporadiquement, de manière rhétorique, lors des réunions de l’ONU8. Nous soulignons la primauté de la nature « impérialisme contre pays opprimé » de la guerre contre l’Iran (et dans la région au sens large) précisément parce que, à travers le monde entier, les contradictions inter-impérialistes s’intensifient bel et bien, ce qui rend facile de confondre, d’amalgamer ou de réduire les premières contradictions aux secondes. L’analyse qui suit dans cet article tente d’esquisser ces réalités plus vastes de contradictions inter-impérialistes, afin de nous aider à comprendre le rôle central de la guerre américano-israélienne en Iran, alors que les puissances impérialistes se positionnent une fois de plus pour rediviser le monde.

Prenant du recul par rapport au golfe Persique pour faire le point sur les implications plus larges de cette guerre qui s’étend, on constate que ses ondes de choc se font déjà sentir à travers le monde. Depuis des semaines, les marchés mondiaux de l’énergie sont paralysés par la fermeture du détroit d’Ormuz aux intérêts maritimes et énergétiques occidentaux9, et par la destruction et les dommages infligés aux infrastructures pétrolières et gazières dans toute la région. L’entrée en guerre des Houthis du Yémen, alors que le conflit en est à son deuxième mois, donne à l’Axe de la résistance un moyen de pression supplémentaire pour perturber le transport maritime international, les marchés énergétiques et l’économie mondiale. La crise énergétique qui en résulte a déjà fait exploser les prix du carburant, qui ne devraient pas redescendre de sitôt. Les analystes économiques prévoient une inflation bien plus forte à l’horizon, alors que la pénurie d’engrais fait grimper les coûts alimentaires mondiaux. La hausse des coûts de production et les pénuries critiques entraîneront également des ralentissements économiques, voire des arrêts d’activité, tandis que la consommation reculera à mesure que l’inflation augmentera, provoquant une récession plus grave. Cette guerre régionale est déjà devenue une crise mondiale – dont l’impérialisme américain et l’expansionnisme sioniste portent l’entière responsabilité.

Les autres pays de l’OTAN ont jusqu’à présent résisté à être entraînés directement dans la guerre10, malgré la pression exercée sur eux de l’extérieur par l’impérialisme américain et de l’intérieur par la détérioration de la situation économique dans chacun de leurs pays, qui est aggravée par les retombées de la guerre. Notons particulièrement que l’Espagne a refusé aux États-Unis l’utilisation de son espace aérien pour des vols liés à la guerre contre l’Iran, et que l’Italie leur a refusé l’accès à une base aérienne en Sicile. Au-delà de ces exemples, cependant, les classes dirigeantes et les gouvernements des puissances impérialistes occidentales ont largement servi de couverture diplomatique à l’impérialisme américain et au sionisme, tout en radotant les arguments de la propagande américano-israélienne, en renforçant leur propre appareil répressif et en restant les bras croisés face au déroulement de la guerre criminelle menée par Trump et Netanyahou.

Au cœur de la déstabilisation mondiale se trouvent l’arrivée au pouvoir du régime fascisant de Trump-MAGA en janvier 2025, l’exacerbation des contradictions profondes au sein de la société américaine et le déclin stratégique de l’impérialisme américain. Comme nous le verrons plus en détail ci-dessous, la deuxième administration Trump a poussé l’État américain vers le fascisme, alors même que son emprise sur le pouvoir exécutif est instable. Si le régime Trump-MAGA a largement subordonné la bourgeoisie libérale et ses centres de pouvoir (Parti démocrate, sections non-MAGA de la presse bourgeoise, institutions universitaires, etc.) au cours de l’année écoulée, il n’a ni complètement vaincu l’opposition libérale, ni été capable de saper une résistance populaire aiguë, comme l’a démontré la population de Minneapolis au début de l’année 2026 en repoussant l’ICE dans leur ville. La situation intérieure des États-Unis s’est détériorée à tous les égards, contredisant toutes les promesses « d’America First » de Trump (à la seule exception de son programme de déportations massives), tandis que la guerre en Iran marque également une rupture nette avec la promesse de campagne de Trump de ne jamais déclencher une autre « guerre éternelle », en particulier au Moyen-Orient. Enfin, la divulgation des dossiers Epstein (même si elle est partielle et limitée) a encore divisé la base de Trump, puisque le mouvement MAGA, autrefois si agité et mobilisé par les théories du complot de QAnon, a été contraint de se confronter au fait que son sauveur, Donald J. Trump, était un membre des plus hautes sphères des associés d’Epstein et de leur secte prônant le plus répugnant abus d’enfants, traite d’êtres humains et pédophilie. La bourgeoisie libérale espère actuellement que le chaos et le désordre du régime Trump-MAGA conduiront Trump à perdre le contrôle du Congrès et du Sénat lors des élections de mi-mandat à la fin de 2026. Mais avec des signes indiquant que les élections de mi-mandat pourraient être truquées ou compromises de multiples façons pour maintenir Trump et MAGA fermement au pouvoir, nul ne sait si la bourgeoisie libérale et les autres opposants à Trump résisteront aux nouvelles attaques du régime Trump-MAGA contre l’ordre constitutionnel interne des États-Unis.

Ces développements vertigineux sur le front intérieur américain ont été accompagnés par des initiatives sans précédent du régime Trump visant à faire cavalier seul avec l’impérialisme américain au niveau international, déstabilisant unilatéralement l’ordre mondial capitaliste-impérialiste que les États-Unis ont passé les huit dernières décennies à construire et à imposer méticuleusement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’ordre international actuel a vu la position relative de l’impérialisme américain se dégrader au cours des dernières décennies, passant d’une hégémonie sans égale à une superpuissance en proie à la crise, incapable d’imposer sa volonté même face aux puissances moyennes (sans parler des grandes puissances). Dans sa tentative désespérée de ralentir, d’arrêter ou d’inverser le déclin stratégique relatif de l’impérialisme américain, le régime Trump-MAGA, avec sa proclamation de la « Donroe Doctrine », a inauguré une nouvelle phase de reconquête ouverte et de redivision du monde. Le Venezuela et l’Iran ne sont que les dernières cibles en date, et Cuba demeure étranglé (causant d’immenses souffrances au peuple de la nation insulaire), tandis qu’un certain nombre d’autres pays font face à des menaces d’agression similaires. De toute évidence, l’ère du colonialisme n’est pas révolue.

Le plus grand danger qui nous guette dans l’immédiat semble résider dans la volonté de l’alliance américano-israélienne de pousser à une escalade encore plus grande face à une résistance iranienne inébranlable, soutenue et aidée dans une certaine mesure par ses alliés de l’Axe de la résistance. Les 15 points de Trump pour la capitulation de l’Iran, publiés au cours de la dernière semaine de mars 2026, étaient à des années-lumière des exigences maximalistes que l’Iran avait formulées dans les premières semaines de la guerre, lesquelles comprenaient la levée complète des sanctions américaines contre l’Iran, le retrait des troupes américaines des pays arabes, le démantèlement des armes nucléaires d’Israël, le retrait total d’Israël de Gaza, de la Cisjordanie, du plateau du Golan et des fermes de Chebaa, ainsi que le jugement de Netanyahou pour crimes de guerre et génocide. Les États-Unis et Israël ne disposent d’aucun moyen diplomatique facile pour battre en retraite, tandis que les crises sur leurs fronts intérieurs (auxquelles Trump et Netanyahou sont tous deux confrontés) rendent difficile pour l’un ou l’autre de faire marche arrière dans la guerre actuelle. Malgré les destructions inimaginables qui lui ont déjà été infligées, l’Iran ne semble pas du tout prêt à capituler (tout en « trollant » Trump et Netanyahou avec des chansons insultantesmettant en scène des figurines Lego). Toute forme de défaite, ou de déclaration inconsidérée de « victoire » dans la guerre contre l’Iran, ne fera qu’aggraver les crises internes aux États-Unis et en Israël.

De notre point de vue au Canada au cours du mois dernier, certains d’entre nous ont eu l’impression, métaphoriquement parlant, de se tenir sur un littoral dans les minutes précédant un tsunami. Ces minutes pourraient bien finir par durer des jours, des mois, voire quelques années supplémentaires avant que les vagues monstrueuses ne commencent à s’abattre, compte tenu du rythme saccadé de l’impérialisme (comme l’a dit Lénine, ces semaines sont celles « où se déroulent des décennies »). Les développements au niveau international ont été si rapides au cours de l’année écoulée qu’on débat aujourd’hui largement et avec désinvolture – non seulement parmi les communistes, mais aussi parmi les masses – pour savoir si nous sommes au bord de la Troisième Guerre mondiale, si nous y entrons actuellement, ou si nous y sommes déjà pris au piège depuis quelques années.

Le monde est en proie à des crises capitalistes que la bourgeoisie est incapable de résoudre à la satisfaction des larges masses et s’est donc tourné vers le fascisme – cette déformation idéologique suprêmement nihiliste qui sert de couverture à la guerre impérialiste, dresse les masses les unes contre les autres, et brandit des promesses grotesques et de fausses solutions aux crises du capitalisme – pour gérer et préserver son pouvoir. La dégénérescence idéologique et politique des masses sous l’influence du fascisme rend d’autant plus urgente la nécessité pour les communistes de saisir l’occasion en intensifiant la lutte des classes, l’internationalisme et les programmes pour la révolution, avec le potentiel d’offrir aux masses une sortie de secours historique plutôt qu’un avenir de guerres impérialistes et de fascisme que garantit l’ordre mondial actuel. Il est toutefois certain que pour des dizaines et des centaines de millions de personnes à travers le monde déjà – à Gaza, en Iran, au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen, en Ukraine, au Pakistan, en Afghanistan, sur de nombreux fronts en Afrique et dans bien d’autres régions du monde — les rivalités inter-impérialiste et les agressions impérialistes s’abattent déjà sur leurs sociétés. Pourtant, dans le même temps, hors de vue apparente, le long des plaques tectoniques mouvantes des contradictions inter-impérialistes, une pression encore plus grande s’accumule et des séismes géopolitiques plus violents se profilent, alors que la situation mondiale continue de se détériorer.


Les conséquences des frappes aériennes israéliennes sur le quartier de Dahiyeh, au sud de Beyrouth, en octobre 2024, qui a de nouveau été attaqué, tout comme de nombreux autres sites au Liban, depuis le début de la guerre américano-israélienne contre l’Iran et la guerre d’agression subséquente menée par Israël contre le Liban. Depuis le 2 mars 2026, plus de 1,2 million de personnes ont été déracinées et 2 000 ont été tuées rien qu’au Liban.

Quelle que soit l’évolution de la guerre contre l’Iran dans les semaines ou les mois à venir, nous devons avoir une vision claire de ces contradictions et crises plus profondes qui ravagent aujourd’hui le système mondial capitaliste-impérialiste, afin de nous réorganiser pour les tâches gigantesques qui nous attendent et pour que notre agitation et notre propagande parmi les masses, sans parler de nos programmes concrets de lutte de classe, soient correctement orientées vis-à-vis les crises profondes et les possibilités révolutionnaires qui s’annoncent (ou qui sont déjà là). Les masses réclament à grands cris de comprendre le monde d’aujourd’hui, et nous, communistes, ne pouvons pas rester à la traîne.

Dans les sections qui suivent, nous examinons l’escalade de la guerre en Asie occidentale à la lumière de la conjoncture plus large dans laquelle nous nous trouvons, en dressant le bilan des crises et des contradictions qui se développent en cascade à travers le monde. Nous identifions la ou les crises profondes et prolongées de l’accumulation du capital, en examinant les changements fondamentaux qui ont eu lieu dans l’après-guerre, lorsque l’impérialisme américain a établi pour la première fois son hégémonie sur le monde capitaliste, et nous explorons certains des principaux changements politico-économiques intervenus à partir des années 1970.

Avec une vision plus claire des crises et des contradictions qui façonnent le monde actuel, nous ramenons notre analyse au Canada, qui est actuellement confronté à une combinaison exceptionnelle de défis internes et externes. Le Canada fait face non pas à un, mais à deux mouvements sécessionnistes, à des menaces directes de l’impérialisme américain, à une récession (ou dépression) mondiale imminente et au gouvernement libéral de Mark Carney qui entraîne le pays sur la voie du militarisme et du corporatisme. Une fois que nous avons cartographié le terrain actuel sur lequel nous avançons pour faire progresser la révolution prolétarienne, nous concluons en réaffirmant les tâches révolutionnaires qui nous incombent, telles qu’elles ont été définies dans le Programme politique du (N)PCC en 2023.

Cette analyse de la conjoncture actuelle est, comme tout effort scientifique, un travail en cours. Nous accueillons favorablement l’engagement sincère et les commentaires critiques de tous les camarades, sympathisants et amis du (N)PCC, de notre revue, La Voie Ferrée, et de la révolution prolétarienne internationale.

2. L’escalade des crises à tous les niveaux

Le Programme politique du (Nouveau) Parti communiste du Canada identifie trois contradictions majeures dans le monde d’aujourd’hui : premièrement, entre les impérialistes ; deuxièmement, entre les impérialistes et les pays dominés ; et troisièmement, entre la bourgeoisie et le prolétariat. Une quatrième contradiction potentielle, entre le socialisme et le capitalisme, a cessé d’exister dans le monde d’aujourd’hui, mais lorsque cette contradiction existait pendant la majeure partie du XXe siècle (1917-1976), alors que la révolution prolétarienne internationale progressait, elle était au cœur des développements mondiaux et offrait la possibilité ultime de vaincre les puissances impérialistes, de mettre fin au colonialisme et d’éliminer la bourgeoisie une fois pour toutes. En d’autres termes, l’avancée de la révolution prolétarienne internationale portait autrefois en elle la possibilité, et certainement l’objectif, d’apporter une résolution permanente aux contradictions majeures susmentionnées dans le monde. Cependant, depuis la défaite et le recul de la révolution prolétarienne internationale à partir de 1976, et la disparition de la contradiction entre le socialisme et le capitalisme à l’échelle mondiale, les trois autres grandes contradictions mondiales n’ont fait que s’intensifier, ramenant le monde, une fois de plus, au bord d’une nouvelle guerre mondiale, tandis que le fascisme s’enracine ou prend le pouvoir dans un nombre croissant de pays. De Gaza au Venezuela, en passant par Cuba, l’Iran et le Liban, l’oppression et la conquête coloniale effrontée ont fait leur retour sur la scène de l’histoire avec une envergure dramatique. Les grandes puissances impérialistes se livrent à des manœuvres les unes contre les autres avec une rivalité croissante pour maintenir ou faire progresser leurs positions dans un ordre mondial fracturé, particulièrement à l’initiative de l’impérialisme américain. Alors qu’il y a deux générations, la bourgeoisie occidentale célébrait la victoire de la démocratie libérale et du capitalisme dans la Guerre froide comme étant « la fin de l’histoire », 35 ans plus tard, le monde capitaliste-impérialiste s’enflamme à nouveau.

Pour comprendre comment la guerre actuelle contre l’Iran et les crises énergétiques et économiques mondiales qu’elle précipite exacerbent toutes les principales contradictions du monde, nous devons adopter une vision à plus long terme de l’évolution de ces contradictions. Quelle que soit la manière dont la guerre contre l’Iran évoluera ou se résoudra dans les semaines ou les mois à venir, les contradictions qui animent ce conflit ne s’apaiseront pas de sitôt.

2.1 D’une révolution prolétarienne internationale en ascension à de nouvelles guerres impérialistes de redivision

Au cours des huit décennies qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’impérialisme américain a été le chef de file du système mondial capitaliste-impérialiste. Dans les décennies qui ont immédiatement suivi la guerre, l’impérialisme américain a dû faire face à la menace redoutable que représentait le bloc socialiste naissant, forgé par les deux guerres mondiales, et il y est parvenu en partie grâce à la mise en place d’une nouvelle infrastructure géopolitique. L’ordre mondial d’après-guerre conçu et imposé par les États-Unis – ou « l’ordre international fondé sur des règles » libéral, structuré autour des Nations unies – était une création de la Guerre froide destinée à modérer la rivalité entre les puissances capitalistes-impérialistes et socialistes, en particulier à l’ère de la guerre nucléaire. Mais cette architecture internationale dirigée par les États-Unis a évolué et s’est adaptée aux changements qui se produisaient au sein même des pays socialistes.

Nous comprenons, comme tous les communistes anti-révisionnistes, que des contre-révolutions ont eu lieu en Union soviétique de 1953 à 1956 et, après 1976, en Chine, renversant les États socialistes prolétariens qui les avaient précédées. Ces contre-révolutions se sont produites au sein et par l’intermédiaire des partis communistes de ces pays, nominalement les mêmes partis qui avaient mené les plus grandes révolutions de l’histoire de l’humanité. Les communistes maoïstes considèrent spécifiquement que ces contre-révolutions sont issues d’une véritable lutte des classes au sein de ces partis communistes et de ces sociétés, luttes de classes qui, d’une manière ou d’une autre, ont finalement abouti à la reconquête du pouvoir par de nouvelles bourgeoisies issues de l’intérieur même de ces sociétés socialistes. En revanche, le récit concurrent et plus hégémonique défendu par les propagandistes bourgeois et par les prétendus « communistes » révisionnistes est que le socialisme a survécu en Union soviétique jusqu’à son effondrement en 1991 et qu’il survit encore aujourd’hui, ou qu’il est actuellement en cours de construction, en Chine. Ces récits révisionnistes occultent complètement non seulement la manière dont une nouvelle classe d’oligarques capitalistes et de milliardaires a refait surface au sein de la Chine, de la Russie et des autres pays de l’ex-Union soviétique, où elle règne désormais, mais aussi la façon dont l’ancien bloc (véritablement) socialiste a été ramené de force dans le système mondial capitaliste-impérialiste. Les implications de cet obscurcissement bourgeois sont nombreuses – la plus importante d’entre elles étant la mystification des contradictions qui se jouent dans le monde aujourd’hui. Pour contrer les récits dominants et ultimement faux selon lesquels telle ou telle grande puissance combat tel ou tel « autoritarisme » de ses rivaux, nous devons nous replonger dans cette histoire pour révéler la véritable nature inter-impérialiste de ces contradictions. Ce compte rendu historique est peut-être familier aux maoïstes et pour les autres communistes anti-révisionnistes, mais l’hégémonie des récits bourgeois et révisionnistes sur cette histoire en fait un sujet de grande confusion. Cela est loin d’être clair dans l’esprit des masses et mérite donc d’être réaffirmé ici.

Alors qu’elles étaient encore gouvernées par des dictatures du prolétariat, l’Union soviétique et la Chine se sont industrialisées en grande partie de leur propre initiative et ont été poussées à mettre en place leur propre ordre international, en partie par choix et en partie à cause des sièges, de la subversion, des embargos et de l’opposition acharnée que leur imposaient les pays impérialistes. C’est un accomplissement historique mondial que la révolution prolétarienne internationale ait réussi, entre 1917 et 1976, à conquérir, à développer et à conserver une puissance industrielle qui, par moments, rivalisait avec celle des puissances capitalistes-impérialistes, tout en offrant une qualité de vie en rapide amélioration aux larges masses populaires (et sans aucune des formes industrielles et coloniales d’esclavage ou d’asservissement caractéristiques du développement capitaliste). Entre 1917 et le début des années 1950, la révolution prolétarienne internationale a progressé péniblement dans un monde en proie aux troubles et à la guerre. Le bloc socialiste de l’humanité, consolidé sur les cendres de deux guerres mondiales et d’autres guerres d’agression impérialistes, a donné l’exemple et inspiré la partie la plus nombreuse de l’humanité qui restait sous le joug du capitalisme-impérialisme dans les pays dominés et coloniaux. De nombreux partis communistes à travers le monde, ainsi que les mouvements de libération nationale anti-coloniaux qu’ils ont dirigés, soutenus ou auxquels ils se sont alliés, ont démontré concrètement que le socialisme constituait la seule alternative au capitalisme-impérialisme, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles parts de l’humanité pour qu’elles se libèrent de la domination capitaliste et coloniale.

Mais, dans une tragédie aux proportions historiques sans précédent, le bloc socialiste n’a pas réussi à se consolider pleinement avant que la contre-révolution n’écarte l’une des principales puissances socialistes, l’Union soviétique, de la voie de l’internationalisme prolétarien (sous Khrouchtchev, entre 1953 et 1956). Ce renversement de la vague révolutionnaire en Union soviétique a été à l’origine de la rupture sino-soviétique qui a suivi. La Chine révolutionnaire, sous la direction de Mao, a été contrainte de faire cavalier seul, de faire face aux menaces du nouveau social-impérialisme de l’Union soviétique et d’entreprendre son industrialisation de manière strictement endogène, avec peu d’aide de l’étranger. Pourtant, la Chine socialiste a progressé, en dépit des diverses forces impérialistes qui s’opposaient à elle. La construction du socialisme en Chine s’est non seulement déroulée à un rythme et à une échelle correspondant aux développements de l’Union soviétique une génération plus tôt, mais elle l’a fait tout en appliquant les leçons clés tirées de l’étude du développement socialiste soviétique et de ses lacunes. L’une des principales leçons étant que le processus révolutionnaire sous le socialisme doit viser non seulement à faire progresser les forces de production, mais aussi, et surtout, à transformer et à révolutionner les rapports de production au cours de ce processus (c’est-à-dire à renverser les rapports de classe bourgeois pendant la construction socialiste, plutôt que de les reproduire).


Une scène montrant des ouvriers dans une usine de générateurs en Chine pendant la Grande Révolution culturelle prolétarienne, tirée du documentaire Comment Yukong déplaça les montagnes, qui témoigne de ce qu’impliquait la révolution des rapports de production dans le cadre de la construction du socialisme.

L’émergence de nouvelles bourgeoisies ou leur prise de pouvoir au sein des pays socialistes a eu pour conséquence un retour brusque aux rapports de production capitalistes : d’abord en laissant le pouvoir de gestion bureaucratique-capitaliste contrôler la frontière entre le travail intellectuel et le travail manuel, puis, plus tard et de manière plus ouverte, sous la forme de la propriété privée directe des moyens de production11. Le renversement contre-révolutionnaire des dictatures du prolétariat au sein de chacune de ces grandes puissances socialistes s’est naturellement traduit, par la suite, par une transformation des relations extérieures de ces pays au sein du « bloc socialiste », désormais qualitativement transformé. Mao critiqua l’Union soviétique à partir de l’arrivée au pouvoir de Khrouchtchev, l’accusant de pratiquer le « social-impérialisme », une nouvelle forme d’impérialisme portée par la nouvelle classe dirigeante (mais toujours capitaliste dans son essence) qui avait pris le pouvoir en Union soviétique en 1953. Alors que les propagandistes bourgeois et les courants marxistes révisionnistes voudraient nous faire croire que le socialisme a perduré jusqu’à la désintégration dramatique de l’Union soviétique, des décennies plus tard, en 1991, ou qu’il se poursuit aujourd’hui en Chine, ces récits historiques bourgeois occultent les processus qui, pendant des décennies, n’ont cessé d’avancer et ont porté de nouvelles bourgeoisies au pouvoir tant en Union soviétique (puis en Russie) qu’en Chine, à partir de ces années fatidiques de contre-révolution. Si nous ne comprenons pas cela, nous ne pouvons pas saisir les marchés capitalistes émergents, les monopoles et, plus récemment, les formes de concurrence inter-impérialiste qui ont vu le jour dans le monde depuis le renversement du socialisme authentique.

Alors que les historiens bourgeois considèrent la désintégration de l’Union soviétique en 1991 comme la fin définitive et officielle du socialisme, cette historiographie révisionniste occulte le fait que ce moment historique ne représente en réalité que le partage spectaculaire du butin entre les membres de la bourgeoisie soviétique alors en pleine désintégration, une bourgeoisie qui avait consolidé sa position de classe capitaliste au cours des décennies précédant cet événement. Après la chute de l’Union soviétique, c’est ainsi que la Fédération de Russie est devenue une nouvelle forme de puissance hégémonique parmi les pays de l’ancien bloc socialiste, qui étaient tous plus ou moins gouvernés par leurs propres oligarchies capitalistes post-soviétiques.

Le retour de la Chine dans le système capitaliste-impérialiste s’est opéré à travers une succession distincte d’événements, mais qui n’en a pas moins servi les intérêts de la classe des capitalistes-milliardaires de ce pays, ainsi que ceux des capitalistes-impérialistes du monde entier. Au lieu de démanteler le Parti communiste après son arrivée au pouvoir en Chine, la bourgeoisie a continué à agir à travers celui-ci, en en faisant une formidable structure de commandement qui unifiait ses intérêts de classe, facilitait l’intégration de la Chine dans le système capitaliste-impérialiste selon les meilleures conditions possibles (pour la bourgeoisie chinoise, bien sûr) et subordonnait à nouveau le prolétariat chinois après la Révolution culturelle et la mort de Mao Zedong en 1976. La nouvelle bourgeoisie, sous la direction de Deng Xiaoping, a exploité l’énorme prestige du Parti communiste en Chine pour conserver son emprise sur le pouvoir et contenir les nouvelles contradictions sociales qui ne manqueraient pas d’émerger sur la voie du développement capitaliste.

Au cours du dernier demi-siècle, de 1976 à 2026, le Parti communiste chinois, de Deng Xiaoping à Xi Jinping, n’a été un parti communiste que de nom – un parti qui craint et déteste la Révolution culturelle, qui méprise tout ce que Mao Zedong et le PCC sous sa direction incarnaient, ainsi qu’une grande partie de ce pour quoi les masses chinoises s’étaient battues au cours du demi-siècle précédent. Incroyablement – et à la grande confusion des masses populaires à travers le monde qui n’ont pas été exposées à la véritable nature de ces développements historiques et ont au contraire été bombardées de récits bourgeois et révisionnistes –, le « Parti communiste » chinois a supervisé le développement d’une superpuissance capitaliste qui, depuis deux décennies, supplante et entrave la prééminence de l’impérialisme américain dans le monde.


On sait que le système mondial capitaliste-impérialiste traverse une crise grave quand Xi Jinping et Vladimir Poutine sont les adultes (sensés) de la situation.

Si on prend un peu de recul par rapport aux contre-révolutions en Union soviétique et en Chine, qui ont renversé le socialisme et donné naissance, en fin de compte, à de nouvelles puissances capitalistes-impérialistes, on constate qu’au milieu de ces revers tragiques pour la révolution prolétarienne internationale, le Tiers monde, composé des pays nouvellement indépendants et anciennement colonisés, a été résolument ramené de force dans le giron exploiteur des relations internationales capitalistes. Cela ne s’est toutefois pas produit d’un seul coup, mais étape par étape. Dans les régions où les luttes révolutionnaires prolétariennes ou les mouvements populaires anticolonialistes étaient suffisamment forts pour repousser l’impérialisme dans une certaine mesure, et où un certain degré d’indépendance vis-à-vis les diktats ou les desseins de l’impérialisme américain avait été atteint, il a fallu de nouveaux coups d’État, contre-révolutions ou guerres d’agression pour que les impérialistes reprennent le contrôle. L’Asie occidentale et l’Afrique du Nord constituent des exemples pertinents pour notre analyse ici.

Des régimes nationalistes anti-américains et anti-sionistes se sont maintenus au pouvoir pendant des durées de temps variables, parfois pendant des décennies, en Algérie, en Libye, en Égypte, en Syrie, en Irak, au Yémen, ainsi qu’en Iran après le renversement, en 1979, du régime monarchique du Shah, mis en place et soutenu par l’impérialisme anglo-américain. Après plusieurs décennies de guerres impérialistes, de conflits par procuration et d’opérations de changement de régime, l’Iran et le Yémen sont les seuls pays anti-américains et anti-sionistes à avoir survécu dans la région. En Jordanie, en Arabie saoudite et au Maroc, des monarchies favorables aux États-Unis et aux sionistes règnent depuis des décennies, tandis que les États du Golfe se sont imposés comme vassaux de l’impérialisme anglo-américain et survivent en tant qu’États rentiers du pétrole et du gaz, accueillant des installations militaires américaines et vivant de l’exploitation de millions de travailleurs migrants asiatiques et africains qui jouissent de peu de droits dans ces pays. En dehors des petites oasis de colonisation impérialiste occidentale (Israël) et de vassaux (la Jordanie, le Maroc), le monde arabe et l’Asie occidentale ont été soumis à un état constant de siège et d’occupation au cours du dernier demi-siècle. Dans ce contexte, l’Iran s’est révélé être le seul bastion majeur restant de l’opposition à l’impérialisme américain et au sionisme dans la région, devenant ainsi un phare de la résistance contre les États-Unis et Israël, et façonnant de ce fait le caractère des mouvements de résistance nationale de la région.

Maintenant, avec leur dernière guerre, les États-Unis et Israël mènent une offensive de grande envergure pour éliminer l’Iran, leur principal obstacle à la domination de l’Asie occidentale12. Mais cette guerre s’avère être une entreprise absurde pour l’impérialisme américain et le sionisme. De la destruction génocidaire de Gaza au siège du Liban, en passant par la guerre actuelle en Iran, les masses de la région et les peuples du monde entier n’oublieront pas de sitôt les crimes de l’impérialisme américain et du sionisme. L’avenir de dizaines de millions de personnes est ravagé par l’agression américano-israélienne. Il en va de même pour le sort de l’ordre mondial dirigé par les États-Unis, qui est aujourd’hui manifestement en crise. L’issue de cette guerre pourrait marquer un point tournant dans le développement tant de l’impérialisme américain que d’Israël. Il est certain que l’issue de cette guerre façonnera l’avenir des administrations fascistes de Trump et de Netanyahou. Une part importante de la société américaine et israélienne, sans parler du reste du monde, peut aussi voir la folie de cette guerre. Le monde est pris dans l’étau des crises énergétiques et économiques mondiales. Si nous voulons saisir toute l’étendue des contradictions qui sous-tendent cette guerre et comprendre comment on en est arrivé à une situation aussi explosive, nous devons procéder à une analyse plus approfondie des fondements matériels qui sont à la base des rivalités et des contradictions inter-impérialistes dans le monde d’aujourd’hui. Ces fondements économiques sont les blocs rivaux des puissances capitalistes monopolistes dans le monde, qui se sont développés au point où la concurrence de marché entre eux est supplantée par les tirs, les meurtres et la destruction de pays entiers pour conquérir de nouveaux marchés. Cette surabondance de classes dirigeantes bellicistes et avides de profits n’est qu’une autre expression de la suraccumulation du capital à l’échelle mondiale, sur laquelle nous allons maintenant nous pencher.

2.2 La crise capitaliste réémergente de suraccumulation

Après 25 ans de boom d’après-guerre et de stabilité économique, portés par des politiques monétaires keynésiennes qui finançaient les dépenses publiques et privées par l’endettement, l’économie américaine est entrée, au début des années 1970, dans une période de ralentissement économique marquée à la fois par une hausse du chômage et de l’inflation. Le coût de la guerre du Vietnam, un système de protection sociale assez étendu, des salaires et des protections de l’emploi relativement intacts garantis par les syndicats et le mouvement ouvrier (seulement pour certains segments de la population, mais une partie considérable néanmoins), associés à une concurrence mondiale accrue de la part d’autres pays impérialistes, ont entraîné une stagnation économique et une hausse des taux d’intérêt. Alors que le taux de profit chutait dans tous les secteurs productifs, notamment la construction, la production chimique, le raffinage du pétrole et l’industrie manufacturière (en particulier dans la sidérurgie et la métallurgie en général, les équipements lourds, l’industrie automobile et la fabrication d’appareils électroménagers), les capitalistes investissaient de moins en moins dans les forces productives, ce qui a conduit à un ralentissement économique encore plus marqué et à une stagnation de la croissance de l’emploi13.

Combinées, ces conditions ont donné naissance à ce que les économistes bourgeois ont appelé la stagflation. Nous pensons toutefois qu’il s’agit plutôt d’une crise de suraccumulation du capital. Dans les années 1970, la stagnation économique se caractérisait par une abondance de capital non circulant et non investi, coexistant avec un chômage élevé, des taux d’intérêt élevés, une dette croissante (des ménages et des entreprises) et une baisse du taux de profit dans les principaux secteurs productifs, autant de facteurs qui ont poussé les capitalistes à suspendre tout nouvel investissement dans les forces productives, exacerbant le ralentissement économique. Le PIB américain a reculé de 0,7 % en 1970 et a fini par reculer de 3,1 % en 1975, tandis que le chômage a grimpé à près de 5 % en 1970, a atteint 8,2 % en 1975 et est resté élevé tout au long de la décennie. L’inflation a également oscillé autour de 5 % tout au long des années 1970. Contrairement aux ralentissements économiques cycliques, la « stagflation » des années 1970 était paradoxale, semblant défier les règles du marché capitaliste. Il s’agissait d’une crise caractérisée par un excès simultané de capital et de main-d’œuvre, qui aurait dû se conjuguer pour générer une nouvelle croissance économique, mais qui a, au contraire, entraîné une longue période de ralentissement de la croissance économique dans les principaux secteurs productifs. La précédente période majeure de crise de suraccumulation de capital, la Grande Dépression, avait « résolu » le problème par un effondrement cataclysmique du marché, entraînant des pertes de capital généralisées, des fermetures d’usines, une explosion du chômage et un système bancaire en faillite, ce qui eut des conséquences sociales extrêmement néfastes. De toute évidence, la Grande Dépression n’était pas une solution socialement acceptable du problème. La morosité économique aux États-Unis au début des années 1970 constituait donc un grave danger.

Le gouvernement Nixon a répondu à ces défis par des innovations. Tout d’abord, en 1971, Richard Nixon a décidé d’abandonner l’étalon-or pour le dollar américain, ce qui a mis fin, dans les faits, au système de Bretton Woods mis en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui garantissait la convertibilité des monnaies mondiales en dollars américains, la valeur du dollar étant elle-même adossée à l’or au taux de 35 dollars l’once. Au cours du quart de siècle précédent, la régulation du système financier mondial par le biais du système de Bretton Woods, du Fonds monétaire international et de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (précurseur de la Banque mondiale) avait permis, selon les normes actuelles, un marché mondial assez réglementé, avec des taux de change stables et une inflation contrôlée, conditions qui avaient facilité à la fois la reconstruction nécessaire après les ravages causés par la Seconde Guerre mondiale et l’ascension agressive des États-Unis vers la domination économique mondiale14. Le système post-Bretton Woods, en revanche, a ouvert la voie à des monnaies fiduciaires dont la valeur flottait les unes par rapport aux autres.

Puis, dans une initiative particulièrement astucieuse du point de vue de l’hégémonie américaine, Nixon conclut en 1973 un accord avec l’Arabie saoudite pour que ses exportations de pétrole soient exclusivement libellées en dollars américains, ouvrant ainsi la voie à l’émergence du « pétrodollar », la principale monnaie d’échange de l’économie mondiale. Le dollar américain devint alors de facto la monnaie de réserve mondiale. Cela a incité la Réserve fédérale à imprimer davantage de billets en dollars américains, car les pays qui dépendaient des exportations de pétrole de l’Arabie saoudite avaient besoin du dollar pour effectuer leurs achats. Même si les États-Unis devaient faire face à une concurrence accrue de la part des industries allemande et japonaise, la demande soutenue de dollars américains a stimulé l’économie américaine. En échange de ses transactions en dollars américains, l’Arabie saoudite a obtenu un soutien militaire et une protection garantie de la part des États-Unis, consolidant ainsi, aux côtés d’Israël, la plus ancienne collaboration américaine dans la région. Le dollar américain n’étant plus convertible en or depuis 1971, les États-Unis pouvaient imprimer de la monnaie pratiquement à volonté. La seule menace pour ce système, comme les décennies suivantes l’ont révélé, venait d’autres puissances pétrolières qui ont choisi d’exercer une certaine indépendance et de libeller leurs ventes de pétrole en dehors du système du pétrodollar. L’Irak, la Libye, le Venezuela et aujourd’hui l’Iran ont tous subi la colère de l’impérialisme américain pour ne pas avoir respecté les règles de ce système hégémonique.

Avec le développement du capitalisme en Chine et l’émergence de son secteur manufacturier (surnommé « l’usine du monde » entre les années 1990 et 2010), la Chine a accumulé d’énormes quantités de dollars américains, ce qui lui a conféré un poids croissant face aux États-Unis au sein d’un système financier mondial autrement dominé par ces derniers. Au cours de cette même période, la restauration du capitalisme dans l’ancienne Union soviétique, et plus particulièrement en Russie, a fait émerger l’une des superpuissances énergétiques mondiales. Le développement du capitalisme en Russie et en Chine a créé de nouveaux pôles de commerce et de transactions, qui constituent une menace majeure pour l’hégémonie américaine. Tel est le contexte monopoliste et capitaliste financier de la guerre économique et militaire qui se déroule autour du détroit d’Ormuz, et c’est pourquoi l’Iran a autorisé le passage de navires dont les transactions sont libellées en yuan chinois tout en bloquant tout capital lié aux systèmes financiers et économiques mondiaux dirigés par les États-Unis. C’est ce qui a poussé les États-Unis, dès la mi-avril, à menacer et à mettre en place un blocus naval autour du blocus iranien. Derrière les crises économiques et énergétiques, qui semblent désormais inévitables dans les semaines et les mois à venir, se cachent ainsi les intérêts financiers dominants au cœur de l’impérialisme américain.

Le pacte américano-saoudien et l’origine du pétrodollar constituent également un élément majeur de l’histoire de la financiarisation de l’économie mondiale sous la suprématie américaine, à travers la « mondialisation néolibérale ». À mesure que le dollar américain s’imposait comme monnaie de réserve mondiale, les pays détenaient de plus en plus de dollars américains et réinvestissaient ces fonds sur les marchés financiers américains. L’une des principales caractéristiques de la resoumission des pays nouvellement indépendants a été le recours à la dette et à la finance internationale pour imposer aux pays dominés des conditions facilitant des accords commerciaux inégaux, la délocalisation de la production, la mondialisation du prolétariat, ainsi que toutes sortes de guerres et de pillages contre les pays opprimés. Grisés par les profits récoltés grâce à l’expansion et à l’intensification de l’exploitation de la classe ouvrière internationale par le biais de chaînes de production nouvellement mondialisées et de tous les autres pillages des pays opprimés, les capitalistes financiers monopolistes ont amassé des sommes colossales. Cet excédent de capital dans les pays impérialistes exigeait (et exige) de nouvelles façons de faire fructifier l’argent, en particulier lorsque les autres voies sont devenues des marchés saturés et monopolisés. De nouvelles formes d’extraction de rentes et un degré plus élevé de parasitisme de la part de la classe dirigeante constituent la seule voie d’avenir pour le capital financier monopolistique. Ce sont ces relations de classe qui sont à l’origine de la grande paupérisation qui touche une grande partie de l’humanité en cette période historique.


Le président américain Richard Nixon serre la main du roi Fayçal à Riyad, en Arabie saoudite, le 15 juin 1974, sous le regard du criminel de guerre et secrétaire d’État américain Henry Kissinger, visible au centre à l’arrière-plan. Kissinger, qui avait rencontré le roi Fayçal six mois plus tôt, également à Riyad, a joué un rôle clé dans le pacte américano-saoudien qui a servi de base au système du pétrodollar à la suite de la guerre israélo-arabe d’octobre 1973 et de la crise énergétique mondiale qui s’en est suivie.

Il convient ici de souligner un point essentiel : la crise de suraccumulation capitaliste commençait déjà à poser problème avec la réémergence du Japon et de l’Allemagne en tant que concurrents industriels (sous la forme d’une surcapacité de production mondiale et d’une concurrence internationale croissante). Le système du pétrodollar a offert un débouché financier à l’impérialisme américain pour maintenir sa position hégémonique face aux formes concrètes de suraccumulation qui se manifestaient dès le début des années 1970. Ce que l’on appelle la « mondialisation néolibérale » dans la littérature universitaire et que la plupart des commentateurs dominants comprennent aujourd’hui dans la pratique, c’était l’ensemble des changements et réorientations politiques adoptés par l’impérialisme américain, l’alliance impérialiste anglo-américaine et leurs partenaires subalternes, autres alliés et vassaux. Privatisation, baisse de l’impôt sur les compagnies, déréglementation financière, explosion de l’immobilier, des assurances et d’autres formes exotiques de finance, l’explosion de la dette publique et privée, le démantèlement des dépenses publiques, l’imposition de l’austérité au peuple – tout cela revient à une lutte des classes unilatérale, à laquelle les masses de nombreux pays impérialistes ont été soumises au cours des quarante dernières années, depuis l’effondrement ou le recul de leurs avant-gardes révolutionnaires et, plus largement, le recul de la révolution prolétarienne à l’échelle mondiale.

Il est remarquable que cette dernière flambée majeure de guerre se concentre sur une région du monde, l’Asie occidentale, qui occupait aussi le devant de la scène dans les années 1970, alors que l’impérialisme américain était en train de rétablir son hégémonie mondiale. Comme nous l’avons vu, le renforcement de son emprise sur la région s’est fait par le biais de son pacte avec les Saoudiens, en soutenant l’expansion coloniale sioniste et en repoussant le nationalisme panarabe, qui a subi un coup dur d’abord avec Sadate en Égypte, puis avec le renversement de Saddam Hussein en Irak et, plus récemment, avec le renversement d’Assad en Syrie et l’arrivée au pouvoir de al-Julani (Ahmed Hussein al-Sharaa), ancien leader d’Al-Qaïda et de l’État islamique. L’impérialisme américain et le sionisme ont ancré leur pouvoir dans toute la région par le biais d’une colonisation génocidaire et d’attaques militaires impitoyables. La défaite du panarabisme et de la tendance nationaliste laïque s’est déroulée, il convient de le noter, parallèlement à la vague contre-révolutionnaire qui déferlait sur le bloc socialiste en transition. Le coût de la présence croissante de l’impérialisme américain dans la région et de la colonisation fasciste par Israël des peuples et des territoires environnants a permis d’évincer des dizaines de millions de personnes, et d’en tuer au moins plusieurs millions. Naturellement, cette violence et cette soumission coloniale ont suscité une opposition quasi universelle parmi les peuples d’Asie occidentale. Au cours de cette période historique, l’Axe de la résistance a canalisé et mobilisé cette opposition. Telle a été la forme concrète prise par l’anti-impérialisme en Asie occidentale, alors que la révolution prolétarienne internationale dans la région battait en retraite et se limitait à quelques poches isolées (à savoir certaines parties de la Palestine, de la Turquie et du Kurdistan).


Une photo des camarades du Parti communiste de Turquie / marxiste-léniniste (Türkiye Komünist Partisi-Marksist-Leninist, TKP-ML) prise lors de leur deuxième congrès à l’été 2024. Il s’agit de l’une des forces communistes armées présentes en Turquie-Kurdistan et en Asie occidentale.

Il est douloureux d’imaginer le monde qui a été perdu ou qui était à la portée du prolétariat international à peine une ou deux décennies avant, entre les années 1950 et 1960. Ce fut une grande chance pour l’impérialisme américain dans les années 1970 que la Chine connaisse une contre-révolution et que la dictature du prolétariat soit renversée, alors que quelques années auparavant, lorsque Mao Zedong exerçait une influence prépondérante au sein du parti et que la Révolution culturelle battait son plein en Chine, les révolutionnaires chinois célébraient et promettaient leur soutien aux forces révolutionnaires noires et anti-impérialistes aux États-Unis, et vice versa. Le monde opprimé, fort de l’appui d’une vaste partie des jeunes générations des pays impérialistes, acclamait les guérillas vietnamiennes qui portaient des coups à l’impérialisme américain et la révolution prolétarienne en marche en Chine. La légitimité de l’Union soviétique s’était effritée face à la montée des mouvements marxistes-léninistes anti-révisionnistes qui étaient à l’avant-garde de la nouvelle vague révolutionnaire et rejetaient les développements réactionnaires en Union soviétique. Puis, avec la contre-révolution en Chine, au milieu des années 1970, deux tiers de la population mondiale ont été rejetés sur le marché mondial pour servir une nouvelle fois de proie aux impérialistes (là encore, pas tous d’un seul coup, mais avec le courant qui commençait à s’orienter de manière décisive dans une direction favorable à l’impérialisme). Comme nous l’avons vu plus haut, il a fallu des décennies pour venir à bout des forces de résistance en Asie occidentale, et l’on peut affirmer que l’impérialisme américain et le sionisme se trouvent aujourd’hui à leur point le plus faible depuis des décennies. Cela a ouvert de nouvelles opportunités au capital américain (et à celui de ses alliés) pour pénétrer, dans un premier temps, les pays nouvellement indépendants, puis, à terme, les marchés de l’ex-Union soviétique et de la Chine. Les bourgeoisies, nouvelles et anciennes, de ces marchés disputés ont accueilli favorablement cette nouvelle ère de « coexistence pacifique » avec les impérialistes menés par les États-Unis. Pendant un certain temps, entre les années 1980 et 2000, les impérialistes se régalaient ensemble. Mais, à moyen et long terme, l’impérialisme américain ne pourrait pas s’étendre sans limites sur ces nouveaux marchés, face à d’autres puissances impérialistes ancrées dans leurs propres structures de capitalisme monopolistique et de classes dirigeantes – en particulier la Russie et la Chine. Certes, la Russie et la Chine présentent d’énormes différences entre leurs formes respectives de pouvoir impérialiste, tout comme elles se distinguent chacune de la manière dont l’impérialisme américain a opéré dans le monde depuis les années 1970. Comprendre la grande conflagration inter-impérialiste qui se déploie dans le monde depuis quelques années, c’est comprendre comment ces puissances capitalistes-impérialistes distinctes s’affrontent dans le système politique et économique international actuel.

2.3 De la défaite de la révolution internationale prolétarienne à la crise (ou les crises) de suraccumulation dans les pays impérialistes

Sur le plan intérieur des pays impérialistes, la défaite du socialisme réel dans le monde a permis aux capitalistes-impérialistes de s’attaquer au contrat social d’après-guerre. Le consensus néolibéral qui s’est imposé dans les cercles de la classe dirigeante de l’Alliance impérialiste anglo-américaine (AIAA) à partir des années 1980 a ouvert la voie à cette offensive, la plupart des autres pays du monde s’étant rangés à leurs côtés. Cette offensive multiforme du capital comprenait des attaques contre les syndicats, la restructuration et la déréglementation du travail dans un monde en voie de mondialisation (ce qui impliquait un nivellement mondial des salaires), des migrations forcées provoquées par diverses machinations impérialistes, la mondialisation de la production, le transfert du fardeau fiscal vers les classes populaires, accompagné de profondes réductions d’impôts pour les riches, l’explosion de la dette publique et privée, la privatisation des biens et services publics, et l’assaut contre tous les autres aspects du consensus d’après-guerre du keynésianisme et de la (soi-disant) paix des classes. La révolution prolétarienne internationale ayant été repoussée, cela a permis de déchaîner la domination totale du capital. Dans les pays impérialistes, ces transformations ont pris la classe ouvrière dans un étau qui n’a cessé de se resserrer au cours des 40 dernières années.

Dans les années 1990, la mondialisation battait son plein, marquée par la création de l’Organisation mondiale du commerce, du marché unique de l’Espace économique européen, l’introduction de l’euro et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, parmi une multitude d’autres accords de libre-échange à travers le monde. Parallèlement, la privatisation du logement, de la santé et de l’éducation dans les pays impérialistes a ouvert de nouveaux marchés pour l’investissement du capital et la réalisation de nouveaux profits financiers. À mesure que les attaques néolibérales contre les travailleurs mettaient la classe ouvrière à rude épreuve et que les perspectives d’avenir des couches inférieures de la petite bourgeoisie se réduisaient, les masses ont dû compter de plus en plus sur l’endettement pour combler le trou, les salaires étant de moins en moins en mesure de couvrir les frais de subsistance de la classe ouvrière. Au fil des décennies, les ménages à revenu unique ont été inévitablement remplacés par des ménages comptant deux revenus ou plus, simplement pour joindre les deux bouts, ce qui a imposé une pression croissante aux familles et aux individus de la classe ouvrière. Au fil du temps, le rêve d’accéder à la propriété et de rembourser une hypothèque s’est évanoui pour une part croissante de la population. Et lorsqu’il était possible d’obtenir un crédit immobilier, c’était au prix d’une « pauvreté immobilière », chaque adulte du foyer étant contraint d’entrer sur le marché du travail simplement pour « joindre les deux bouts » (expression courante désignant un phénomène que Marx avait identifié il y a un siècle et demi comme le fait de réduire le prolétariat à son coût de reproduction le plus élémentaire). Mais finalement, le montant de la dette à la consommation et de la dette hypothécaire est devenu trop lourd à porter pour les masses, révélant que ces marchés n’étaient qu’une gigantesque bulle spéculative.

Lorsque les produits financiers complexes que sont les titres adossés à des créances hypothécaires15 se sont effondrés lors de la crise des subprimes entre 2006 et 2008, déclenchant la grande crise financière, les banques centrales des États-Unis et de leurs alliés impérialistes occidentaux, dont le Canada, sont intervenues pour soutenir le capital financier monopolistique – et non les masses – à hauteur de plusieurs milliers de milliards de dollars. On nous a dit que l’oligarchie financière et ses institutions étaient devenues « trop grosses pour faire faillite ». Dans l’un des plus grands transferts de richesse de l’histoire, les coûts de la crise financière ont été socialisés par l’impression de monnaie et le renflouement des institutions financières qui avaient provoqué la crise avec de l’argent sans intérêt, afin de couvrir leurs pertes et de leur permettre de continuer à prêter et à investir dans l’économie mondiale. Des années plus tard, ces manœuvres du capital financier monopolistique ont conduit à une toute nouvelle vague de concentration du capital et de la richesse, comme en témoigne l’essor des sociétés de capital-investissement, des fonds spéculatifs et des sociétés de gestion d’actifs qui contrôlent des pans entiers de la production mondiale (pensez à BlackRock, Vanguard, etc.)16.

Ironiquement, une part importante de la demande qui a soutenu l’économie mondiale après la crise financière mondiale n’est pas venue des pays impérialistes occidentaux, en stagnation persistante et de plus en plus financiarisés, où le capital était abondant mais peinait à maintenir les marges de profit et la croissance économique dans le secteur productif – ce qui explique les diverses formes néolibérales d’accumulation du capital –, mais plutôt de la montée en puissance de la demande chinoise. De nombreux économistes bourgeois ont correctement identifié que l’un des principaux facteurs ayant soutenu l’économie mondiale après 2008 a été la demande de capitaux et le pouvoir de consommation de l’économie chinoise en pleine croissance au cours des deux dernières décennies. De sa bulle immobilière à l’expansion de la consommation intérieure, en passant par les énormes investissements mondiaux de la Chine via son initiative « Belt and Road » et les projets à forte intensité capitalistique connexes à l’étranger, la Chine capitaliste a, ironiquement, joué un rôle majeur dans le maintien à flot du système impérialiste dirigé par les États-Unis. Après 2008, la Chine est passée du statut « d’usine du monde » à celui de puissance capitaliste-impérialiste. La preuve la plus significative en est l’architecture économique et financière internationale parallèle qui s’est développée autour et grâce à l’initiative chinoise « Belt and Road ».

Pour ces raisons, les années 2010 ont été décisives dans l’escalade de la rivalité inter-impérialiste au sein de l’économie mondiale, car les relations économiques auparavant mutuellement bénéfiques et interdépendantes forgées entre l’impérialisme américain et la puissance économique montante de la Chine (depuis son entrée dans l’Organisation mondiale du commerce en 2001) se sont finalement transformées en une contradiction de plus en plus antagoniste. Cette dernière se révèle de plus en plus ces dernières années, depuis que l’administration Obama a effectué un pivot stratégique vers l’Asie de l’Est, entraînant avec elle ses alliés et subordonnés impérialistes tant qu’elle le pouvait. Le Canada de Trudeau s’est prosterné devant l’impérialisme américain en 2018 lorsqu’il a arrêté la dirigeante de Huawei, Meng Wanzhou, dans un contexte de rivalité géopolitique croissante, alignant résolument le sort du Canada sur les impératifs stratégiques de l’impérialisme américain. Le soutien apporté par l’impérialisme américain au mouvement « pro-démocratie » aligné sur l’Occident à Hong Kong, les tensions politiques concernant l’avenir de Taïwan, le fait que l’administration Trump 1.0 ait désigné la Chine, avec un racisme clair, comme bouc émissaire pour la pandémie et de son origine, la guerre commerciale et les mesures protectionnistes qui ont suivi à l’encontre de la Chine, la concurrence industrielle dans d’innombrables secteurs et tous les autres affrontements et tensions géopolitiques qui se jouent entre les États-Unis et la Chine, sont autant de signes de la lutte de pouvoir qui se déroule entre ces deux grandes puissances depuis quelques années. Cette contradiction atteint son paroxysme alors que le monde retient son souffle pour voir si le contre-blocus naval américain autour du détroit d’Ormuz tentera d’arrêter les pétroliers chinois.

On constate donc que, si à court terme les entreprises capitalistes monopolistiques américaines ont énormément profité, entre les années 1990 et 2010, de la présence d’usines et de sous-traitants en Chine (Apple, Tesla, Walmart, pour ne citer que quelques-uns des innombrables fabricants et détaillants qui ont profité aux entreprises américaines et occidentales), qui ont tiré d’énormes profits de la main-d’œuvre fortement exploitée de centaines de millions de travailleurs chinois, à long terme, cette stratégie a fini par propulser le capitalisme chinois vers une position de puissance financière et de suprématie industrielle, ce qui en fait aujourd’hui la superpuissance économique montante.

Parallèlement, les crises économiques persistantes dans les pays impérialistes – caractérisées par une faible croissance, des mesures d’austérité imposées à la population, la baisse des salaires réels et un endettement écrasant –, qui se sont toutes aggravées depuis 2020, ainsi que l’inflation du coût de la vie observée depuis, ont engendré des crises sociales et politiques insolubles dans ces pays. C’est dans ce contexte que, en l’absence d’un parti communiste d’avant-garde aux États-Unis et dans de nombreux autres pays impérialistes, le fascisme a pu se constituer une base de soutien de masse sous la forme du mouvement MAGA, tandis que d’autres mouvements fascistes et nativistes ont pu se développer, se propager et s’enraciner. Ce sont ces conditions qui ont permis aux franges les plus réactionnaires des classes dirigeantes impérialistes de proposer des solutions fascistes et de mener une mobilisation réactionnaire des masses.

Depuis la grande crise financière (GCF) de 2007-2009, les crises financières et économiques se sont succédé à un rythme plus soutenu et avec un impact croissant. Parmi celles-ci, on peut citer les crises de la dette souveraine des années 2010 qui ont frappé plusieurs pays européens périphériques (les « PIIGE » ou la périphérie interne de l’Europe – Portugal, Irlande, Italie, Grèce et Espagne), suivies plus tard par les grandes manipulations des marchés et des intérêts du capitalisme monopolistique, étroitement liées aux confinements imposés durant la pandémie de COVID-19. La COVID-19 n’a pas seulement été une crise sanitaire mondiale désastreusement mal gérée, mais une crise qui a créé les conditions d’urgence à partir desquelles le capital financier monopolistique a pu escroquer et manœuvrer à une échelle comparable à celle des renflouements bancaires – ou « assouplissement quantitatif » – qui ont suivi la GCF un peu plus d’une décennie auparavant.

À la fin des années 2010, même les économistes bourgeois sonnaient l’alarme, craignant qu’un nouvel effondrement de l’ampleur de la GCF ne soit à l’horizon. Les valorisations boursières gonflées et la concentration obscène de richesse et de pouvoirs financiers entre les mains des fonds souverains, des fonds spéculatifs et des sociétés de capital-investissement, rendues possibles par les plans de sauvetage et l’argent bon marché issus de la GCF, ont commencé à paraître aussi fragiles et surévaluées que l’immobilier américain l’était devenu avant la crise des subprimes. Personne ne pouvait toutefois prédire comment le prochain effondrement économique allait se dérouler (à l’exception peut-être des cabinets de conseil internationaux qui ont remis aux gouvernements du monde entier des plans sur la manière de gérer la pandémie, et dont le rôle dans la gestion de la pandémie de COVID-19 a alimenté les réactions complotistes et libertariennes de droite). Les confinements liés à la COVID-19 ont temporairement fait chuter les marchés boursiers, mais ils ont finalement constitué une aubaine pour les capitalistes monopolistes, tels que les géants de la technologie et du commerce en ligne, car ils ont entraîné une vague massive de chômage et ouvert de nouveaux marchés, plus vastes, au capital monopoliste, tandis que de vastes pans du marché étaient fermés aux petites entreprises, qui se sont retrouvées privées de leurs activités physiques pendant toute la durée des confinements. C’est pourquoi cette partie de la petite bourgeoisie qui a vu ses commerces et ses petites entreprises disparaître entre 2020 et 2022 est devenue une base sociale solide pour des mouvements comme le « Convoi de la liberté » et d’autres mouvements populistes de droite ou complotistes qui, aux yeux de beaucoup, semblaient porter les critiques les plus virulentes et opposer la plus grande résistance aux confinements liés à la pandémie17. Alors que les deux camps de la guerre culturelle s’affairaient à se transformer en virologues amateurs durant ces années-là, le capital financier monopolistique poursuivait, une fois de plus, sa concentration, sa centralisation et son accumulation au détriment du plus grand nombre.

Nous voici de nouveau, comme l’humanité il y a un peu moins d’un siècle, à la veille de ce que beaucoup prédisent comme une dépression mondiale, dans un contexte d’escalade de la rivalité inter-impérialiste et de la guerre. Les grandes économies sont accablées par des dettes publiques sans précédent, comme au Royaume-Uni, en France et surtout aux États-Unis, qui ont près de 40 000 milliards de dollars de dette. La manière dont les États-Unis vont faire face à cette dette et la gérer est l’une des questions majeures qui se posent pour l’avenir proche de la puissance américaine. La perte du pétrodollar n’est certainement pas un changement stratégique que l’impérialisme américain peut se permettre ou supporter sans un recul significatif de sa position dominante dans l’économie mondiale et sans une déstabilisation interne. C’est ce qui rend cette guerre en Iran si dangereuse, et les manœuvres de l’impérialisme américain sous le régime Trump-MAGA si imprudentes. L’impérialisme américain ne peut se permettre ni une défaite ni un retrait. Quelle que soit la manière dont le monde parviendra à sortir de la conjoncture de crises actuelle, quelle que soit l’issue à court terme, nous devons garder à l’esprit que la résolution de toutes les crises récentes n’a accordé au capital financier monopolistique que de très brefs répits, lui offrant à peine quelques années supplémentaires de jeu, au prix d’énormes coûts pour une grande partie de l’humanité et du monde, tout en préparant le terrain pour des effondrements encore plus graves à l’avenir. Telle est la nature des crises actuelles, ou de la crise actuelle, de la suraccumulation capitaliste.

2.4 L’instabilité de l’impérialisme américain au cœur de tout cela

Tout au long de l’année 2025, il a été largement admis qu’une récession aux États-Unis n’avait été évitée que grâce aux centaines de milliards de dollars18 injectés dans le boom des centres de données et de l’IA au cours de l’année écoulée, sans lesquels les États-Unis seraient déjà officiellement entrés en récession. De nombreux commentateurs bourgeois ont exprimé leur inquiétude quant au fait que le boom de l’IA pourrait constituer le prochain cycle d’expansion et de récession aux États-Unis et, par extension, dans l’économie mondiale. Malgré ces investissements frénétiques, selon Jan Hatzius, économiste en chef chez Goldman Sachs, l’IA a contribué à « pratiquement zéro » à la croissance du PIB en 2025, malgré la flambée des valorisations des entreprises technologiques19. Cependant, une source sûre de profits au milieu de ce boom technologique est et restera les contrats gouvernementaux dans les domaines militaire, du renseignement et des appareils répressifs, pour lesquels l’impérialisme américain, tant sous l’administration Trump 2.0 que sous celle de Biden, a été et reste tout à fait disposé à fournir le capital et les conditions nécessaires.


Image d’une immensité fractale évoquant les puces semi-conductrices et les cartes électroniques bien plus petites qui sont entassées et empilées dans de tels centres de données. Voici une photo du centre de données Hyperion de Meta, d’une valeur de 30 milliards de dollars, le plus grand jamais vu, présentement en cours de construction dans Richland Parish, en Louisiane. Hyperion nécessitera 10 centrales électriques au gaz naturel, fournissant 5,2 gigawatts d’électricité (ce qui, à titre de comparaison, dépasse la consommation électrique de pointe de Toronto, qui est de 4,6 gigawatts lors des journées estivales les plus chaudes) et consommera chaque jour autant d’eau que 77 000 foyers nord-américains.

Cette bulle liée à l’IA et aux centres de données s’inscrit dans les contradictions inter-impérialistes du monde actuel d’une manière qui va bien au-delà du simple capital oisif détenu par le capital financier monopolistique à la recherche de sa prochaine grande aubaine. À l’heure actuelle, les États-Unis ne conservent qu’un très léger avantage dans le secteur technologique, notamment en matière de production de semi-conducteurs et de puissance de calcul. Mais ils sont en train de perdre rapidement cette avance au profit de la Chine. Dans le prolongement des mesures protectionnistes de Biden visant à défendre et à accélérer l’avance industrielle des États-Unis dans ce domaine, Trump 2.0 a pris une longueur d’avance en réalisant d’importants investissements directs dans les entreprises technologiques américaines. Ironiquement, ce n’est pas si différent de la manière dont le rival des États-Unis, le Parti communiste chinois et l’État chinois, gèrent et soutiennent leurs propres industries stratégiques – mais c’est une autre histoire pour un autre moment. C’est dans ce monopole d’État, ce nœud de relations de pouvoir entre le capital technologique américain et l’impérialisme américain, qui s’est accéléré sous Trump 2.0, que l’on trouve les échelons les plus élevés du nouveau fascisme : de nouveaux niveaux de surveillance, des moyens de répression et des méthodes de plus en plus ciblées, guidées par des algorithmes, pour catégoriser, suivre et supprimer les ennemis dans le cadre du développement plus large d’un capitalisme d’État corporatiste monopolistique20.

L’impérialisme américain a tout à gagner à préserver sa suprématie technologique dans les années à venir, compte tenu du déclin de sa position stratégique. Cela apparaît aujourd’hui de manière flagrante dans les guerres de haute technologie, menées à l’aide de drones et de l’IA, auxquelles nous assistons en Iran et en Ukraine. Ainsi, si le prix à payer pour ralentir le déclin stratégique de l’impérialisme américain consiste à construire des centres de données plus grands que des petites villes, qui épuisent des réseaux énergétiques entiers, font grimper les coûts de l’énergie pour les consommateurs et alimentent la crise climatique, qu’il en soit ainsi : aucune puissance hégémonique en déclin n’est jamais sortie de l’histoire pacifiquement et sans fracas. Dans ce contexte, Taïwan est aujourd’hui devenue une nouvelle ligne de fracture géopolitique majeure dans le monde, non seulement parce que la puissance montante de la Chine lui permettra, à un moment donné, de ramener plus facilement cette île rebelle sous sa souveraineté, mais aussi parce que Taïwan est aujourd’hui un pôle de fabrication des semi-conducteurs les plus avancés au monde. Taïwan est depuis des années le premier centre mondial de production de puces électroniques. Alors que les États-Unis cherchent à empêcher la Chine, aussi longtemps que possible, de prendre l’avantage dans cet aspect crucial de la production technologique mondiale, perdre le contrôle de Taïwan dans les prochaines années constituerait un coup dur pour l’impérialisme américain et un gain considérable pour la Chine. C’est pourquoi les États-Unis ont renforcé leurs capacités de production nationale dans ce secteur au cours des dernières années. Les États-Unis ne pourraient pas survivre très longtemps à une guerre inter-impérialiste sans une capacité industrielle nationale renforcée pour produire de la haute technologie. Les guerres en Ukraine et surtout en Iran ont démontré à quel point ces avancées technologiques sont importantes pour soutenir, mener et remporter ces guerres régionales d’usure prolongées.

L’énorme tension résultant de l’ensemble des contradictions exposées ci-dessus rend la situation mondiale actuelle changeante et explosive. D’une part, bien qu’ils soient une puissance hégémonique en déclin, les États-Unis disposent des capacités militaires les plus importantes au monde, et leur système financier reste au cœur de l’économie mondiale, même si c’est de manière de plus en plus précaire. D’autre part, ils sont aujourd’hui confrontés à une Chine économiquement plus dynamique, qui possède les atouts nécessaires pour dépasser bientôt l’économie et la puissance américaines à bien des égards, et qui, de certaines manières, l’a déjà fait. Au cours des deux dernières décennies de déclin relatif de l’hégémonie américaine, les États-Unis n’ont pas réussi à remporter de manière décisive la plupart de leurs aventures militaires et de leurs affrontements géopolitiques, de l’Afghanistan à l’Irak en passant par l’Ukraine. Les fronts géopolitiques et les théâtres de guerre sur lesquels l’impérialisme américain a obtenu le moindre gain n’ont été obtenus qu’au prix d’une sauvagerie et d’une déstabilisation énorme, et des coups considérables portés à sa légitimité internationale, depuis la guerre par procuration en Syrie qui a fini par renverser Assad et porté au pouvoir un ancien chef d’Al-Qaïda et de l’État islamique, Jolani, en tant qu’allié de l’impérialisme américain, jusqu’au soutien indéfectible des États-Unis au régime sioniste génocidaire et expansionniste à Gaza, en passant par l’enlèvement effronté de Maduro et maintenant la guerre contre l’Iran.

Pendant ce temps, alors que les coûts du carburant montent en flèche (le prix du pétrole brut ayant bondi de 40 à 50 % pour dépasser largement les 100 dollars américains le baril), la Russie devrait tirer un certain profit de la guerre dans le golfe Persique. Le 13 mars, deux semaines seulement après le début de la guerre, Trump, de manière incroyable, a levé les sanctions américaines sur les ventes de pétrole russe, permettant ainsi à la Russie de tirer d’importants profits de l’économie pétrolière mondiale après avoir enduré des années de guerre d’usure et de sanctions économiques à cause de l’invasion de l’Ukraine. Quant à la Chine, deuxième plus grand consommateur de pétrole au monde après les États-Unis et principal destinataire du pétrole transitant par le détroit d’Ormuz, elle est actuellement confrontée à une grave menace de perdre un allié proche et un important fournisseur de pétrole. Bien que la Chine soit devenue nettement plus indépendante sur le plan énergétique grâce à sa transition vers les énergies renouvelables au cours de la dernière décennie d’investissements nationaux, elle ne souhaite pas se retrouver dépendante de l’énergie américaine si la guerre et la destruction dans le golfe Persique se poursuivent.

La transition opérée au cours des deux dernières décennies, qui a vu le monde passer d’une seule superpuissance à deux, voire davantage, est à l’origine de la crise géopolitique extrêmement dangereuse qui secoue actuellement le monde, une transition du même type ayant provoqué les deux guerres mondiales au siècle dernier. Alors que l’impérialisme américain s’est « réorienté » pour affronter explicitement la Chine au cours des trois mandats présidentiels précédents, d’Obama à Biden jusqu’à Trump 1.0, le régime actuel Trump-MAGA marque une accélération vers une confrontation plus décisive, et potentiellement catastrophique.

2.5 Les contradictions internes aux États-Unis propulsent leur machine de guerre

Au cours des dernières décennies, marquées par le déclin de l’impérialisme américain et un malaise populaire croissant, le populisme de droite et les mouvements fascisants ont réalisé des avancées considérables dans la mobilisation réactionnaire des masses, bien plus que n’importe quelle mobilisation révolutionnaire de celles-ci, qui n’ont été que momentanées, spontanées et incapables de perdurer en l’absence d’un Parti communiste solide et éprouvé, capable de diriger les masses, ou du moins certaines sections des masses, et d’accumuler des forces révolutionnaires. Au Canada, où l’accumulation des forces révolutionnaires est à peine plus avancée que dans le reste des pays impérialistes, l’urgence crée des possibilités qui s’offrent à nous, et celles-ci peuvent être saisies grâce à la mise en œuvre d’une organisation prolétarienne révolutionnaire disciplinée. Là où la mobilisation révolutionnaire des masses est possible mais n’est pas organisée, nous voyons (et nous nous attendons à ce qu’il en soit ainsi) que c’est au contraire la mobilisation et l’organisation réactionnaires des masses qui se déploient. Le régime Trump-MAGA aux États-Unis, dans la conjoncture historique actuelle décrite ci-dessus, a marqué un bond dangereux dans la mobilisation réactionnaire des masses américaines. Cette constellation de forces rend la possibilité d’explosions et d’avancées révolutionnaires réelle, mais pleine de tensions.

Il était nécessaire de saisir la profondeur et l’ampleur de la crise, ou des crises, qui traversent aujourd’hui l’impérialisme américain – comme nous avons tenté de le faire ci-dessus dans les grandes lignes – pour donner un sens aux manœuvres apparemment chaotiques et frénétiques de l’impérialisme américain dans le monde d’aujourd’hui. Contrairement à ce que de nombreux libéraux aux États-Unis voudraient nous faire croire, les malheurs actuels des États-Unis ne se résument pas à Trump (ou à Netanyahou) et à leurs personnalités monstrueuses. C’est l’inverse. La construction et la mobilisation du camp MAGA au cours de la dernière décennie ont capté et transformé le mécontentement et les griefs populaires pour en faire un mouvement de populisme économique réactionnaire, nourri de rêves vagues et mythiques de refondation de l’Amérique et de l’impérialisme américain. Cela a supplanté et remplacé le consensus néolibéral auparavant hégémonique. Nous devons remercier le Parti démocrate aux États-Unis et les Libéraux au Canada d’avoir joué un rôle non négligeable dans l’émergence de la réaction de droite, car ces deux partis n’ont pas ménagé leurs efforts ces dernières décennies pour empêcher une telle force de populisme économique de voir le jour au sein de leurs propres bases, et pour faire avancer leur propre gouvernance néolibérale, ce qu’ils ont fait tout en recouvrant les politiques les plus régressives d’un voile de politique identitaire des plus insipides. Ce sont des années de gouvernance néolibérale qui ont alimenté la réaction de droite qui assiège aujourd’hui tout ce qu’elle peut associer aux mesures d’équité.

Fort des leçons tirées de la première administration Trump, le régime Trump-MAGA est passé à l’offensive dès son retour au pouvoir en janvier 2025. Au cœur des convictions de sa base sociale qui défend l’idée « America First » se trouvait la certitude que des jours meilleurs attendaient le peuple américain (ou du moins les Américains blancs) sous Trump. Au lieu de cela, la première année de son nouveau mandat n’a apporté qu’un déclin social accru, de l’instabilité politique, du chaos économique, de nouvelles guerres et une escalade des tendances fascistes. La rupture radicale de Trump avec son précédent programme de politique isolationniste, ainsi que ses nouvelles politiques intérieures désastreuses, n’ont fait qu’aggraver les contradictions et les crises de la société américaine. La classe ouvrière et les masses populaires aux États-Unis continuent de voir le coût de la vie monter en flèche et leur niveau de vie baisser fortement, tandis que les capitalistes des cryptomonnaies, de la technologie et autres monopoles escroquent et volent au grand jour comme jamais auparavant.

Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, il y a environ un an, le régime Trump-MAGA n’a cessé de balayer tout ce qui se dressait sur son chemin. Après avoir gracié près de 1 600 putschistes MAGA impliqués dans les événements du 6 janvier 2021 dès le premier jour de son second mandat, le régime Trump-MAGA naissant n’a pas tardé à imposer son programme tant sur le plan national qu’international. Sur le plan intérieur, nous avons assisté à des fermetures répétées et à des licenciements massifs touchant des pans entiers du gouvernement américain, visant à la fois à dompter l’opposition et à démanteler les départements qui servent davantage le peuple que le capitalisme monopolistique. Parallèlement, on assiste à des réductions d’impôts sans précédent pour les riches, conséquence directe de la destruction des systèmes publics. Ces attaques contre les masses se sont accompagnées de dizaines d’autres mesures illégales et anti-constitutionnelles prises par le régime Trump-MAGA qui, au cours de sa première année, ont été largement entérinées par une Cour suprême dominée par des républicains. Les arrestations, détentions et expulsions anti-constitutionnelles de centaines de milliers de personnes par la Maison-Blanche de Trump-MAGA ont choqué l’opinion publique et ébranlé une partie de la base électorale de Trump, d’autant plus que la violence de l’ICE a commencé à s’abattre sur des citoyens américains. La fédéralisation de la Garde nationale et son déploiement à Los Angeles, Washington et Minneapolis ont constitué des prises de pouvoir flagrantes et des démonstrations de force armées de la part du régime Trump-MAGA. L’ampleur de la violation effrénée de « l’État de droit » par Trump 2.0, ainsi que l’incapacité de l’ordre constitutionnel américain à la limiter et à la restreindre,21 nous amènent à considérer que l’impérialisme américain est entré dans une phase qualitativement distincte de son évolution (ou plutôt de sa dégénérescence), qui ne peut être considérée que comme un pas vers le fascisme.

La branche de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) dédiée à la répression a recruté environ 12 000 nouveaux agents chargés des expulsions en 2025, ce qui a plus que doublé ses effectifs par rapport aux 10 000 agents actifs l’année précédente. Beaucoup de ces nouveaux agents ont été attirés par des primes à la signature pouvant atteindre 50 000 dollars, financés par les quelque 73 milliards de dollars de nouveaux fonds alloués à l’agence l’année dernière par le régime Trump-MAGA. Cette force paramilitaire quasi privée, sous le commandement du régime Trump-MAGA, conjuguée aux mesures sans précédent de fédéralisation de la Garde nationale par le pouvoir exécutif, ainsi qu’aux menaces proférées ou concrétisées à l’encontre des opposants politiques du camp Trump-MAGA (les démocrates en général et toute personne pouvant être identifiée comme de gauche, en particulier depuis l’assassinat de Charlie Kirk22), sont autant de signes d’une dérive vers une forme de fascisme aux États-Unis.

Mais alors que les masses ont riposté, comme à Minneapolis, et continuent de bouillonner d’indignation, alors que le camp Trump-MAGA trébuche et s’effondre dans son propre enchevêtrement de contradictions, comme l’ont démontré les dossiers Epstein, la situation intérieure aux États-Unis recèle une multitude de possibilités contradictoires et opposées. Après le Venezuela, Trump a peut-être sérieusement pensé qu’une répétition du scénario en Iran pourrait redonner de l’élan à son administration en péril – sauf que la guerre vient désormais de déclencher une crise encore plus grave, venant s’ajouter aux contradictions internes déjà explosives (il en va de même pour Netanyahou en Israël). Malgré la détention et l’expulsion de centaines de milliers de personnes, le chômage aux États-Unis continue d’augmenter, atteignant des niveaux jamais vus depuis la fin de la pandémie de COVID-19. Pendant ce temps, les principaux investissements qui soutiennent aujourd’hui l’économie américaine et le marché boursier sont les centres de données et leurs infrastructures connexes, qui ne peuvent sauver l’économie américaine à court terme, car la construction et l’exploitation de ces centres ne génèrent pas du tout le même nombre d’emplois à long terme que les précédents booms industriels. De plus, comme on nous l’a tous fait savoir, ces infrastructures sont conçues pour supplanter et remplacer une part importante de la main-d’œuvre. L’économie américaine ne dispose donc d’aucune véritable issue à ses crises économiques internes, même à court terme, ce qui rend d’autant plus réel, dans la conjoncture actuelle, le danger du fascisme, des guerres d’agression impérialistes, des rivalités inter-impérialistes et d’une guerre mondiale. Il est impossible de prédire l’ampleur que prendra la catastrophe que représente la guerre désastreuse menée par Trump et Netanyahou contre l’Iran. Mais nous pouvons être certains que les contradictions exacerbées du monde actuel ne disparaîtront pas dans les mois et les années à venir, pas sans une réorganisation profonde du monde – par la guerre ou la révolution.

2.6 L’effondrement spectaculaire de l’ordre international basé sur des règles

Si l’on se tourne vers le reste du monde au cours de l’année écoulée… Nous avons vu le régime Trump-MAGA faire voler en éclats le « Consensus de Washington »23 que l’impérialisme américain avait imposé au monde au cours des quelque trente années précédentes. La principale manifestation du revirement radical des États-Unis face à l’ordre mondial globalisé a été leur guerre commerciale et l’imposition de droits de douane généralisés à tous les pays du monde. L’une des principales justifications avancées par Trump et les membres de son cabinet pour ces droits de douane mondiaux a été de rééquilibrer le déficit commercial de longue date des États-Unis, et peut-être aussi d’encaisser des centaines de milliards de dollars de recettes douanières (essentiellement en taxant ses propres consommateurs). À l’approche et au lendemain des droits de douane instaurés il y a un an à l’occasion du « Liberation Day », cela a donné aux États-Unis un plus grand pouvoir de négociation dans leurs relations bilatérales avec tous les pays du monde qui souhaitaient accéder au marché intérieur américain, qui reste la première destination d’exportation de l’économie mondiale. Alors que les libéraux ne voient dans les actions de Trump que celles d’un mégalomane dément, une explication plus matérialiste de la situation révèle que les mesures politiques du régime Trump-MAGA ne sont pas seulement cela – même si c’est un aspect des choses –, mais aussi une tentative urgente et désespérée d’une partie de la classe dirigeante américaine pour consolider son pouvoir. Tout cela a-t-il fonctionné ? Ce n’est pas si clair. Quoi qu’il en soit, le résultat est la catastrophe.

Parallèlement à sa guerre économique contre le monde, les menaces proférées par le régime Trump-MAGA à l’encontre de ses alliés (Canada, Groenland, Europe, OTAN…) et le remaniement de ses alliances politico-militaires constituent l’autre aspect majeur de l’évolution de ses relations avec le monde. Les droits de douane et les menaces économiques de Trump 2.0 ont sans aucun doute contribué à forcer ses alliés et vassaux de l’OTAN à assumer une part plus importante du fardeau lié au fonctionnement du système mondial capitaliste-impérialiste lorsqu’ils ont accepté de porter leurs budgets militaires à 5 % de leur PIB. La campagne en faveur du réarmement de l’OTAN vise à pousser davantage l’Europe vers la rivalité et la guerre avec la Russie, permettant ainsi aux États-Unis de mieux se recentrer sur leur confrontation avec la Chine, tout en préparant ces alliés à assumer leur part du fardeau dans une guerre inter-impérialiste. Pendant des années, l’OTAN a exhorté ses pays membres à porter leurs dépenses de défense à 2 % du PIB. Mais dans le sillage de la guerre commerciale mondiale déclenchée par Trump, au printemps 2025, l’OTAN a réussi à imposer à ses États membres l’obligation de porter leurs dépenses militaires à 5 % du PIB. Certains pourraient y voir une solution « keynésienne militaire » au problème de la stagnation économique en Occident. Mais étant donné que la composition technique du militarisme et de la production militaire d’aujourd’hui n’est plus ce qu’elle était dans les années 1930, ni même pendant la Guerre froide, ces dépenses militaires ne sont pas susceptibles d’entraîner le type de rebond économique qui a sorti les États-Unis et les puissances occidentales de la Grande Dépression et soutenu la croissance jusque dans les années 196024. Depuis les années 1980, le nombre d’emplois liés à la production militaire aux États-Unis a chuté des deux tiers, passant de 3 millions à 1 million. Parallèlement, la réorientation des dépenses publiques vers la guerre et le militarisme va encore réduire les formes de dépenses publiques socialement utiles, ce qui est précisément ce qui se passe actuellement au Canada.

Une autre priorité du régime Trump-MAGA a été de prendre le contrôle de la Réserve fédérale américaine. Au cours des premiers mois de Trump 2.0, le régime Trump-MAGA a intimidé ou limogé des opposants au sein de la Réserve fédérale, tels que le président Jerome Powell et Lisa Cook, tout en faisant pression pour un changement de politique visant à baisser les taux d’intérêt. La crainte dominante dans le monde financier face à ces manœuvres est qu’en donnant à Trump le contrôle de la Réserve fédérale, et donc de l’imprimante à billets, le régime risque d’exacerber l’inflation aux États-Unis et dans l’économie mondiale en accordant à Trump davantage de contrôle sur le système financier mondial. Au cours de l’année écoulée, le dollar américain a perdu environ 10 % de sa valeur, alors que de plus en plus d’acteurs de l’économie mondiale se détournent d’un dollar en dépréciation et des bons du Trésor américain plus risqués. Si cette tendance se poursuit, elle augmentera le coût des emprunts américains au sein de l’économie mondiale (car les « rendements des bons du Trésor », c’est-à-dire ce que les États-Unis devraient payer, augmenteraient nécessairement). En conséquence, l’accumulation de la dette publique américaine s’accélérerait, sapant davantage l’hégémonie financière mondiale des États-Unis et le statut du dollar américain en tant que monnaie de réserve mondiale. C’est peut-être la raison pour laquelle Xi Jinping a annoncé en janvier 2026 que la Chine commencerait à prendre des mesures pour faire du renminbi la nouvelle monnaie de réserve mondiale, dans le contexte d’une tendance mondiale à l’abandon du dollar américain qui s’est développée au cours de l’année 202525. Mais la dédollarisation de l’économie mondiale constituerait un bouleversement catastrophique pour toutes les puissances impérialistes et tous les capitaux liés aux intérêts financiers américains, y compris la Chine (c’est pourquoi cela ne s’est pas encore produit).

Telles sont les menaces et les risques – financiers, économiques et géopolitiques – auxquels le régime Trump-MAGA est confronté dans leur gestion et atténuation du déclin de l’hégémonie impérialiste américaine à l’heure actuelle. C’est en grande partie ce qui explique pourquoi les États-Unis se détournent de l’ordre international que l’impérialisme américain a lui-même construit au cours des dernières décennies. La guerre commerciale menée par Trump, qui contraint ses « alliés » et ses autres partenaires commerciaux à accepter des conditions plus favorables à l’impérialisme américain, n’est rien d’autre qu’une tentative des États-Unis de regagner une partie du terrain perdu ces dernières décennies au sein du système capitaliste-impérialiste. Nul ne sait si ces mesures désespérées prises par le régime Trump-MAGA permettront de stabiliser l’impérialisme américain à court terme ou s’ils ne feront qu’accélérer son déclin, mais un nombre croissant de figures de proue impérialistes, de technocrates et de dirigeants mondiaux laissent entendre que ce serait bien cette dernière hypothèse qui prévaudrait. Une partie de plus en plus importante du monde, y compris des anciens alliés des États-Unis, considère la Chine comme la force stabilisatrice dans le monde capitaliste-impérialiste actuel. Les contradictions qui enserrent aujourd’hui l’impérialisme américain et, par extension, le monde, sont inévitables et sont au cœur des contradictions qui explosent actuellement.


Même si les sections du mouvement fasciste MAGA qui continuent de remercier Jésus pour l’élection de Trump en 2026 sont sans doute bien moins nombreuses qu’il y a un an (ou qu’à n’importe quel moment de la dernière décennie), la question reste ouverte de savoir quelle direction prendra la coalition MAGA et quel pouvoir elle détiendra dans les mois et les années à venir.

3. Le Canada, à la table et au menu

Bien que la déclaration du Nouvel An 2025 dans La Voie Ferrée #1 affirmait que « la détérioration de la situation internationale ne [pouvait] pas être ignorée » et reconnaissait que nous « [assistions] à l’accélération des contradictions inter-impérialistes à l’échelle mondiale », nous n’avions pas prévu, comme la plupart des gens, à quel rythme et dans quelle mesure ces contradictions inter-impérialistes allaient ébranler (sans toutefois les briser pour l’instant) les pactes impérialistes occidentaux. En complément de ce qui a déjà été dit plus haut concernant la campagne désespérée menée par le régime Trump-MAGA pour enrayer ou inverser le déclin stratégique de l’impérialisme américain, au cours de l’année écoulée, la Maison-Blanche a menacé ses alliés 1) d’un retrait des États-Unis de l’OTAN si les autres membres n’augmentaient pas leur part des dépenses militaires à 5 % du PIB (et, plus récemment, pour participer à la guerre contre l’Iran, et 2) d’une invasion ou d’une annexion, notamment dans les cas du Groenland et du Canada. Enfin, 3) dans le contexte de la guerre américano-israélienne en Iran, la crise mondiale provoquée par la fermeture du détroit d’Ormuz26 par l’Iran a encore divisé l’OTAN, que Trump n’a cessé d’attaquer verbalement, soulevant des questions parmi ses propres membres quant à l’avenir du pacte militaire27.

Dans ce contexte mondial tumultueux, le Canada s’est donné des airs d’allié trahi, une image que le gouvernement Carney a soigneusement cultivée tout en traçant la voie à suivre pour la bourgeoisie canadienne. La plupart des membres de la bourgeoisie canadienne semblent vouloir maintenir le système mondial capitaliste-impérialiste existant, alors même que ce système risque de provoquer encore plus de guerres. Dans la conjoncture actuelle, l’impérialisme canadien est à la fois en contradiction avec l’impérialisme américain, totalement dépendant de lui et toujours allié à lui. Alors que le Canada a dû faire face, pendant une grande partie de l’année dernière, à des menaces et des railleries récurrentes concernant une annexion, une invasion ou un démembrement par les États-Unis, ce sont les mouvements sécessionnistes en Alberta et au Québec qui ont constitué une menace encore plus grande pour l’ensemble de la bourgeoisie canadienne. Ces mouvements ont vu le jour à la suite de mécontentements régionaux visant à la fois la fédération canadienne en général et le Parti libéral au pouvoir en particulier. Certaines de ces insatisfactions sont légitimes, tandis que d’autres revêtent un caractère tout à fait réactionnaire – elles sont toutes exploitées et intégrées dans différentes formes de politiques réactionnaires dans plusieurs régions du pays. C’est la poudrière qu’est devenu le Canada, alors qu’il subit les pressions de ses alliés criminels, les impérialistes américains et les sionistes fascistes, pour qu’il se joigne à leurs conquêtes désespérées et meurtrières. Les événements pourraient prendre de nombreuses tournures dans les années à venir. Quoi qu’il en soit, la révolution prolétarienne dans ce pays devra trouver ses marques et avancer sur un terrain de plus en plus périlleux.

Le facteur le plus déterminant de la politique canadienne au cours de l’année écoulée a été l’arrivée au pouvoir du régime Trump-MAGA et la détérioration des relations entre les États-Unis et le Canada qui s’en est suivie. Certes, les piques sarcastiques du président élu Trump, qualifiant Trudeau de « gouverneur », avaient déjà commencé à la fin de 2024 à l’encontre du premier ministre chambranlant Justin Trudeau. Mais la plupart des gens à l’époque auraient balayé les remarques de Trump comme le genre de propos grossiers auxquels nous nous attendions tous de sa part. Après tout, comment Trump aurait-il pu résister à l’envie de s’en prendre au gouvernement libéral de Trudeau, alors qu’il était au bord de l’effondrement fin 2024 ? Rappelons que le gouvernement de Trudeau s’est maintenu au pouvoir pendant près d’une décennie grâce à sa gouvernance néolibérale « woke », ce qui en faisait le gouvernement le plus ancien du monde occidental au cours de cette décennie tumultueuse. Mais lorsque Trump a pris ses fonctions pour la deuxième fois, écartant un Parti démocrate en faillite et complice de génocide, qui n’offrait pas au peuple d’autre alternative que davantage de (néo)libéralisme, il a déclenché sa guerre commerciale mondiale contre ses adversaires et contre ses alliés. Les propos annexionnistes à l’encontre du Canada se sont intensifiés et multipliés, les menaces de Trump passant de simples fanfaronnades à une possibilité de plus en plus réelle. En réponse à la menace concrète que représentait le régime Trump-MAGA, le débat politique au Canada au premier trimestre 2025 s’est focalisé sur ces nouvelles menaces émanant de la Maison-Blanche. Soudain, de manière incroyable, l’expression « impérialisme américain » était discutée par la chaîne publique et dans la presse bourgeoise comme jamais auparavant. Il n’est toutefois pas surprenant de constater à quel point cet « anti-impérialisme » dans la presse bourgeoise canadienne a été de courte durée, et à quelle vitesse il a disparu lorsque l’enlèvement de Maduro et le début de la guerre contre l’Iran ont eu lieu.

Il convient de rappeler à nos lectrices et lecteurs internationaux que, dans les années qui ont immédiatement précédé Trump 2.0, le Canada connaissait lui aussi une montée en puissance des opinions populistes de droite, ainsi qu’un sentiment de mécontentement et d’opposition à l’égard du gouvernement libéral de Justin Trudeau alors au pouvoir. Depuis des années, le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, exploitait et encourageait ce glissement vers la droite dans le discours politique canadien, afin de redynamiser la base du Parti conservateur et de consolider sa position au sein de celui-ci, en prévision de la chute du gouvernement Trudeau. La gestion par Trudeau de la pandémie de COVID-19, qui a été vécue différemment par les multiples sections de la population et a provoqué l’agitation d’une partie importante de celle-ci, ainsi que son recrutement de millions de nouveaux étudiants et travailleurs étrangers au Canada au cours de ces années, suivis par l’inflation de 2021-2023 et l’aggravation spectaculaire de la crise du logement, ont tous contribué à discréditer et à assurer l’effondrement du gouvernement Trudeau, ainsi que la défaite des Libéraux lors des prochaines élections fédérales. Poilievre a su capter et développer les mêmes types de mouvements populistes de droite et complotistes qui, au sud de la frontière, constituaient une part importante du mouvement MAGA. Cependant, Poilievre a canalisé tout cela vers sa propre version du conservatisme populiste de droite. À la fin de l’année 2024, la victoire du Parti conservateur de Poilievre aux prochaines élections semblait non seulement certaine, mais il semblait même que les conservateurs fédéraux pourraient remporter une majorité après une décennie dans l’opposition. Au moment où Trump a été réélu fin 2024, de nombreux Canadiens – qu’ils y soient prêts ou non, qu’ils le veuillent ou non – s’attendaient à ce que leur propre gouvernement de droite réactionnaire arrive au pouvoir à un moment donné en 2025, aux côtés de Trump 2.0.

Mais lorsque le régime Trump s’est tourné de manière hostile contre le Canada et ses autres alliés, avec des droits de douane mondiaux et des menaces répétées d’annexion, le Parti libéral a fait volte-face et s’est redéfini. Il a abandonné la marque Trudeau, alors en perte de vitesse et, avec l’aide de la presse bourgeoise et d’autres relais de l’opinion publique respectable, les Libéraux ont fomenté une nouvelle vague de nationalisme canadien. Au cours de la première moitié de 2025, ce nouveau nationalisme canadien « elbows up » s’est imposé dans l’imaginaire populaire, donnant l’image d’un Canada tenant enfin tête aux États-Unis face à la vague d’insultes et de menaces émanant de l’administration Trump, que ce nationalisme canadien présentait comme une trahison des contributions du Canada au pacte impérialiste anglo-américain. Alors que le chaos et les menaces du régime Trump se déployaient au cours de l’année écoulée, les divisions liées à la guerre culturelle qui pullulaient au Canada (tout autant qu’aux États-Unis) au cours des années précédentes ont été reléguées au second plan par cette nouvelle vague d’inquiétude nationale. Avec une ironie non négligeable, Trump a ouvertement déclaré sa préférence pour le libéral Carney face au populiste de droite Poilievre lors des élections fédérales de 2025 au Canada, donnant ainsi un coup de pouce à Carney dans les sondages à l’approche du jour du scrutin. Puis, dans l’un des revirements les plus inattendus de l’histoire politique canadienne, les Libéraux ont obtenu une quasi-majorité au Parlement lors des élections fédérales d’avril 2025 et qui, à la mi-avril 2026 (alors que nous achevions cette analyse), s’est transformée en une majorité après une série de revirements surprenants et de victoires lors d’élections partielles.

La campagne de changement d’image menée par le Parti libéral au cours de l’année et demie dernière n’aurait pas été possible sans la bourgeoisie libérale et ses appareils médiatiques, qui ont présenté Carney et sa carrière au service du capital financier monopolistique dans les pays de l’AIAA, tant dans le secteur public que privé, comme l’homme de la situation pour occuper le poste de premier ministre en période de crise. L’électorat canadien a mordu à l’hameçon : quelle autre alternative avait-il ? Poilievre a perdu du terrain dans l’opinion publique alors que l’électorat conservateur boomer se tournait vers le banquier conservateur expérimenté qui lui était présenté. Quel est le bilan à ce jour de ce soi-disant sauveur du Canada, que certains secteurs de la presse libérale-bourgeoise du monde occidental sont allés jusqu’à présenter comme un chef de file de la résistance face au nouvel ordre mondial trumpiste ? Le discours de Carney au Forum économique mondial de Davos, en janvier 2026, a constitué un affront audacieux au régime Trump à ce moment précis, révélant les changements d’équilibre au sein de l’alliance impérialiste transatlantique. Mais il faut souligner que le programme de Carney n’a été rien d’autre que la poursuite de la mondialisation néolibérale-impérialiste des quatre dernières décennies, seulement accélérée et intensifiée par davantage de militarisme, de corporatisme, de préparatifs d’urgence et de lois répressives. Tel est l’état de l’impérialisme canadien au milieu des collisions qui se produisent dans le monde. Dans ce contexte, le gouvernement Carney peine à rester un allié de l’impérialisme américain et tente probablement simplement de tenir le coup jusqu’à la fin du mandat de l’administration Trump.

Le nationalisme « elbows up » s’est depuis canalisé dans un nouveau militarisme dicté par les objectifs de dépenses de 5 % fixés par l’OTAN, que le Canada a désormais adoptés à la fois pour apaiser l’impérialisme américain et pour renforcer sa position au sein de l’alliance qui le lie à celui-ci. La plupart des membres de la bourgeoisie canadienne ne souhaitent pas voir leur marché intérieur morcelé et englouti par les intérêts américains. Ce que veulent les capitalistes monopolistes et financiers du Canada, c’est une coexistence continue avec l’impérialisme américain dans les cadres de l’AIAA et de l’OTAN, même si cette alliance prend une forme différente de celle qu’elle a eue au cours des 80 dernières années. Ce sont ces politiques qui font du gouvernement libéral de Carney le représentant idéal des intérêts de la bourgeoisie canadienne à l’heure actuelle. Il est vrai que le gouvernement Carney a été l’un des plus loquaces parmi les anciens alliés des États-Unis pour s’opposer à la remise en cause du système international multilatéral par le régime Trump-MAGA. Dans son discours à Davos, Carney a appelé les autres puissances intermédiaires à dépasser l’ordre international déstabilisateur en renouant leurs relations les unes avec les autres. L’initiative indépendante du gouvernement Carney face au chaos tarifaire de Trump se manifeste également par l’apaisement des tensions diplomatiques avec la Chine et l’Inde, avec lesquelles il a signé de nouveaux accords commerciaux. D’autres accords ont également été conclus avec le Japon, l’Australie, le Qatar, les Émirats arabes unis, la Corée du Sud, la Malaisie, l’Indonésie et le Mexique, et de nombreuses autres ententes sont en cours de négociation. Certains de ces accords ont créé de réelles tensions avec les intérêts américains, comme la réduction spectaculaire par Carney des droits de douane sur les véhicules électriques chinois entrant au Canada, qui sont passés de 100 % à 6,1 %, et l’accord visant à importer 49 000 véhicules électriques chinois en échange d’une réduction par la Chine de ses droits de douane sur le canola canadien, qui sont passés de 85 % à 15 %.


Salué par de nombreux commentateurs au Canada (pendant un temps) comme l’un des discours les plus importants jamais prononcés par un premier ministre canadien, le discours de Mark Carney au Forum économique mondial de Davos en janvier 2026 et son « réalisme fondé sur des valeurs » n’ont pas bien vieilli, car Carney n’a rien fait d’autre que de diversifier les voies de l’impérialisme canadien et ses moyens d’expansion au milieu des eaux tumultueuses de la rivalité inter-impérialiste d’aujourd’hui, concluant de nouveaux accords économiques avec des pays du monde entier, y compris avec d’anciens États rivaux comme la Chine, tout en tolérant les crimes impérialistes américains chaque fois que cela lui convient.

Mais cette indépendance s’accompagne d’une adhésion générale et persistante du Canada à l’impérialisme américain. Le gouvernement Carney continue de soutenir, au moins sur le plan diplomatique, les initiatives impérialistes en cours des États-Unis. Ce fut le cas avec l’approbation par le Canada de l’enlèvement de Maduro et de la saisie du pétrole vénézuélien, suivie de l’approbation de fond du Canada concernant la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Les impérialistes canadiens sont toujours accrochés au wagon de l’impérialisme américain, ce qui fait que le Canada s’est pratiquement engagé à participer à toute aventure militaire ou géopolitique que le régime fasciste de Trump, ou toute future administration de l’impérialisme américain, entreprendra dans l’avenir proche.

Suite à l’adoption par le Canada de l’objectif de l’OTAN visant à consacrer 5 % de son PIB aux dépenses militaires, quelque 40 000 emplois ont été supprimés dans la fonction publique fédérale au cours de l’année 2025, tandis que le gouvernement canadien réorientait ses dépenses vers ses nouvelles priorités militaro-industrielles. Le Canada prend également l’initiative, parmi ses alliés de l’OTAN, de créer une nouvelle banque dédiée au réarmement et à « l’industrie de défense », dont le siège sera, selon certaines informations, situé quelque part au Canada. La création de cette banque ferait du Canada une capitale financière de l’alliance occidentale dans sa course au militarisme. Au moment où nous écrivions ces lignes, en avril 2026, le Canada accueillait à Montréal des négociations en vue de la création de cette banque. La combinaison de ces développements financiers et militaro-industriels absorbera des centaines de milliards de dollars d’investissements dans les années à venir pour le capital financier, dont une partie sera investie dans l’économie militarisée du Canada.

Le corporatisme du gouvernement Carney vient compléter son militarisme. Ce dernier a également tiré parti de ce qui restait du sentiment nationaliste bourgeois provoqué au début de l’année 2025 pour faire adopter de force une nouvelle série de « projets de construction nationale ». Si les arguments relatifs à la souveraineté économique et à la nécessité de relier plus efficacement le marché intérieur et les régions industrielles du Canada par le biais du commerce intérieur et du développement des infrastructures reposent sur des fondements matériels, nous ne pouvons ignorer que ces projets profiteront bien davantage aux capitalistes monopolistes canadiens qu’au peuple. L’adoption du projet de loi C-5 au Parlement fédéral et du projet de loi 5 à l’Assemblée législative de l’Ontario en 2025 sont des exemples clés de la manière dont les différents niveaux de gouvernement canadiens ont utilisé les crises commerciales actuelles et les tensions avec les États-Unis pour faire passer en force des projets d’infrastructure et d’extraction de ressources qui bafouent les droits des peuples autochtones, les intérêts des ouvriers, des communautés rurales et de l’environnement.

Mais tout le Canada n’adhère pas à cette nouvelle forme de gouvernance libérale teintée de national-conservatisme. Dans les provinces des Prairies, en particulier en Alberta et dans les régions rurales de ces provinces, la droite populiste est bien plus forte et concentrée qu’ailleurs au Canada. La réélection des Libéraux a encore renforcé le vent de mécontentement qui souffle sur les Prairies et consolidé le séparatisme albertain28. La première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, s’est engagée à autoriser la tenue d’un référendum si une pétition d’initiative citoyenne recueille 178 000 signatures en l’espace de quatre mois, après que son gouvernement eut modifié la législation plus tôt dans l’année pour permettre que les questions référendaires issues d’une telle pétition soient soumises sans avoir été préalablement évaluées quant à leur constitutionnalité. Les questions proposées pour le référendum en Alberta sont dominées par des propositions anti-immigration : renforcer le contrôle de l’Alberta sur l’immigration, réduire le nombre de migrants vers l’Alberta (une compétence fédérale) et supprimer les programmes sociaux gérés par l’Alberta pour les migrants, ainsi que des questions constitutionnelles sur la nécessité de transférer davantage de pouvoirs à l’Alberta en tant que province, ouvrant éventuellement la voie à la sécession29. À l’heure actuelle, on estime qu’environ 26 % des Albertains sont favorables à la séparation, mais ce chiffre grimpe en flèche dans les régions rurales des Prairies.


Si le mouvement séparatiste albertain dans son ensemble n’est pas unanime sur la question de l’annexion par les États-Unis, une partie de ce mouvement défend bel et bien cette position.

Pendant ce temps, de l’autre côté de la fédération canadienne, alors que la Coalition Avenir Québec (CAQ), un parti corrompu, s’effondre au niveau provincial, le Parti québécois (PQ), parti réactionnaire et séparatiste, gagne en popularité, notamment en raison de l’absence d’une alternative socialiste prolétarienne pour la classe ouvrière et les masses populaires. Autrefois présenté comme un parti de centre gauche, le PQ s’est réorienté au cours de la dernière décennie vers un nationalisme conservateur qui a fait adopter des lois anti-immigration et a attisé la haine contre la population musulmane. Le PQ promet d’organiser un nouveau référendum sur la séparation du Québec s’il remporte les élections d’octobre 2026. Il n’est pas surprenant que ces deux mouvements référendaires mobilisent les sentiments anti-immigrants, surfant sur l’évolution de l’opinion publique des dernières années en réponse aux niveaux record d’immigration au Canada, suite à la pandémie de COVID-19. Si le gouvernement Carney n’a pas attaqué aussi ouvertement les droits fondamentaux des masses ouvrières immigrantes comme on le voit aux États-Unis sous le régime Trump-MAGA, le parlement de Carney oriente ses politiques dans une direction similaire, bien que de manière plus libérale. Le « Plan des niveaux d’immigration » de Carney vise à atteindre des « niveaux d’immigration durables » en réduisant de près de moitié le nombre de résidents temporaires dans le pays, passant de 674 000 en 2025 à 304 000 d’ici la fin de l’année 2027. Le Canada a connu une baisse de 74 % des permis d’études depuis janvier 2024, les chiffres de 2026 étant déjà deux fois moins élevés que ceux de 2025. Des centaines de milliers de travailleurs au Canada voient leur statut expirer en 2026, ce qui conduit nombre d’entre eux à perdre leur statut. Les expulsions atteignent désormais un niveau record, l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) expulsant actuellement 400 personnes par semaine. La Loi visant une sécurité rigoureuse à la frontière de juin 2025 confère de nouveaux pouvoirs aux forces de l’ordre pour intervenir en matière d’immigration, avec du financement destiné à l’ASFC pour la faire appliquer. Carney s’est engagé à réduire la population de résidents temporaires de 7,4 % de la population du pays (en 2024) à moins de 5 % d’ici la fin de l’année 2027.

On pourrait penser que les changements apportés par Carney à la politique d’immigration apaiseraient les forces réactionnaires en Alberta, mais son populisme militariste de tendance libérale ne suffira pas à lui seul. L’Alberta est depuis longtemps en conflit avec le gouvernement fédéral au sujet des revenus pétroliers, depuis le « Programme énergétique national » des années 1980 jusqu’aux conflits liés aux pipelines des années 2010. Avec la signature du « Protocole d’accord entre le Canada et l’Alberta » en novembre 2025, qui acheminerait le pétrole et le gaz de l’Alberta vers les marchés du Pacifique, Carney s’efforce de ramener l’opinion publique albertaine dans le giron fédéral30. Le premier ministre de la Colombie-Britannique, feignant de s’inquiéter du manque de consultations avec les Autochtones, a exprimé sa consternation de ne pas avoir été inclus dans le protocole d’accord. La Colombie-Britannique devra donner son accord officiel, mais il est clair qu’elle partage les objectifs de développement des ressources de l’Alberta et qu’elle entend être la pierre angulaire du nouveau projet de « construction nationale » de Carney, qui a déjà accéléré la mise en œuvre de six grands projets d’infrastructure dans les secteurs de l’énergie et des mines31. Ceux-ci incluent deux grands projets électriques : une centrale hydroélectrique au Nunavut qui inclut la construction de barrages sur deux rivières, et le doublement d’une ligne de transport d’électricité reliant l’intérieur de la Colombie-Britannique à sa côte. Le troisième projet s’appuiera sur cette énergie : une installation d’exportation de gaz naturel liquéfié située sur la côte de la Colombie-Britannique. Les trois derniers projets concernent des exploitations minières à ciel ouvert : du sulfure de nickel au nord de Timmins, en Ontario, du graphite à Saint-Michel-des-Saints, au Québec, et du tungstène et du molybdène à Sisson Brook, au Nouveau-Brunswick. Au moins sept autres projets sont à l’étude. Bon nombre d’entre eux font l’objet de partenariats avec les Premières Nations, marquant un autre tournant de l’ère Carney : on passe de la réconciliation et de la consultation à la conclusion d’accords commerciaux.

Ces projets d’infrastructure, d’exploitation des ressources et du complexe militaro-industriel permettront d’enrichir les capitalistes financiers monopolistes du Canada, tout en enrichissant une petite partie de la population canadienne dans les années à venir. Mais la situation s’annonce bien plus sombre pour la grande majorité de la population. Malgré le ralentissement de la croissance de la main-d’œuvre immigrante, le chômage continue d’augmenter, le taux officiel atteignant 6,7 % en février 2026, période durant laquelle le Canada a perdu quelque 84 000 emplois32. Parallèlement, le marché des copropriétés s’est effondré dans les grandes villes au cours des deux dernières années, tandis que la hausse des taux d’intérêt pèse lourdement sur les détenteurs de prêts hypothécaires, dont beaucoup sont des familles de la classe ouvrière ou de la petite-bourgeoisie inférieure qui sont massivement endettées et peut-être même « sous l’eau » à l’heure actuelle (en d’autres termes, qui doivent plus d’argent sur leur bien immobilier que sa valeur marchande actuelle). Même les « experts » ont commencé à sonner l’alarme sur le fait que la majorité des actifs de la société canadienne est actuellement en train de se déprécier. L’effet domino se traduira par une augmentation des saisies immobilières et des défauts de paiement parmi les emprunteurs lourdement endettés, dont beaucoup auront vu leurs maigres économies anéanties s’ils ont acheté au plus haut du marché. Telles sont les tendances actuelles, avant même que les répercussions de la crise énergétique mondiale ne commencent réellement à se faire sentir.

Face aux crises qui se profilent et à celles qui sont déjà là, il est tout à fait possible que l’un de ces mouvements séparatistes, voire les deux, remporte leur référendum, le Québec ayant actuellement plus de chances de le faire que l’Alberta selon les sondages. Si les séismes géopolitiques et les tsunamis politiques auxquels nous nous attendons dans les mois et les années à venir font pencher la balance en faveur de l’un de ces mouvements séparatistes, comment les États-Unis réagiraient-ils ? Dans le cas de l’Alberta, cela a déjà fait l’objet d’un débat ouvert au sein du mouvement MAGA, jusqu’au cabinet de Trump. Si l’impérialisme américain ne semble pas très intéressé par l’absorption d’une population francophone, la richesse pétrolière du Canada pourrait bien suffire. Même s’il n’est pas certain que la majorité des séparatistes albertains souhaitent être absorbés par les États-Unis, une Alberta sécessionniste redessinerait certainement la situation géopolitique du Canada. Comment l’État canadien réagirait-il si la situation évoluait dans l’une ou l’autre de ces directions ? Réprimerait-il ces développements par la force ?

Ces référendums pourraient également échouer, et le Canada pourrait devenir plus uni pour « contrer » à la force déstabilisatrice qui sévit au sud de ses frontières. Cette unité pourrait avoir un caractère progressiste, mais il est plus probable, compte tenu des rapports de classe en vigueur, qu’elle aille un caractère fasciste. Le Canada se prépare déjà à mettre en place des mesures répressives plus sévères et un appareil répressif plus robuste, comme il le fait depuis le 7 octobre 2023, avec la criminalisation de la dissidence contre le mouvement de soutien à la Palestine. Cela s’ajoute aux autres formes de répression qui risquent de s’intensifier, comme les campagnes de doxxing menées par les sionistes et les fascistes, le harcèlement policier, etc. Il n’existe pratiquement aucune voie d’avenir qui ne soit pas semée de guerres et de conflits, avec des mouvements fascistes qui gagnent du terrain ou s’emparent du pouvoir. La lutte des classes s’intensifie. La souffrance du peuple est inévitable et déjà omniprésente. Tout cela rend le terrain d’autant plus propice et la révolution prolétarienne socialiste d’autant plus urgente.

4. Saisir l’impératif révolutionnaire

4.1 Regarder en arrière pour comprendre les batailles à venir

Étant donné que nous vivons dans un pays impérialiste, certains des enseignements les plus essentiels à tirer pour la conjoncture actuelle se trouvent dans l’histoire de l’Internationale communiste en Europe dans les années 1920 et 1930. Les partis communistes de cette époque étaient en première ligne pour s’opposer à la propagation du fascisme en Italie, en Allemagne, en Espagne et dans de nombreux autres pays. Ils ont rallié de vastes sections de la classe ouvrière grâce à leur travail de masse et à leur agitation-propagande, ils ont construit le Front uni et ont contré la pénétration du fascisme parmi les masses populaires. Nous avons encore beaucoup à apprendre de ces méthodes de travail33.


Aucune image ne rend mieux compte de cette formidable vague de pouvoir populaire armé et révolutionnaire, forgé par la résistance partisane contre le fascisme en Europe, que celle des femmes ordinaires partisanes qui se sont jointes par dizaines de milliers à la lutte armée. On parle de 100 000 femmes rien qu’en Italie en avril 1945, comme ici lors de la libération de Milan.

Lorsque les contradictions inter-impérialistes ont débouché sur une guerre ouverte et que le fascisme a tenté de détruire l’Union soviétique et de mettre fin à la construction socialiste au début des années 1940, ces mêmes partis ont mené la lutte armée, constituant des armées de partisans à travers toute l’Europe. En dehors des principaux centres impérialistes, en Europe centrale et orientale, ces luttes armées ont conduit à la fondation des Républiques populaires. En Europe occidentale et méridionale, elles se sont soldées par des compromis avec la bourgeoisie, qui a quand même accordé des victoires économiques limitées à la classe ouvrière. Malheureusement, l’après-guerre a également préparé le terrain pour le développement de l’impérialisme capitaliste, comme nous l’avons souligné plus haut, afin de ramener le monde au bord du fascisme et d’une nouvelle guerre mondiale catastrophique.

Le fait est que ces partis communistes étaient des organisations vastes et puissantes. Issus des décombres des partis socialistes discrédités de la Deuxième Internationale, les partis communistes de la Troisième Internationale ont vu le jour avec plusieurs milliers de membres, une presse socialiste déjà en place, des organisateurs, des agitateurs, des propagandistes et des dirigeants expérimentés prêts à mener à bien le travail révolutionnaire nécessaire, ainsi qu’une base de masse significative au sein de la classe ouvrière. Le large enthousiasme des travailleurs avancés envers la Révolution d’Octobre 1917 a permis aux partis communistes d’étendre rapidement leur influence. À mesure que la menace fasciste grandissait, les communistes ont mis en place des organisations de combat de formes et de tailles diverses. En Allemagne, par exemple, le Front des combattants rouges était une milice bien organisée comptant des dizaines de milliers de membres qui combattaient les paramilitaires fascistes et sociaux-démocrates rivaux pour défendre le Parti. D’une manière générale, il faut dire que ces partis étaient habiles dans leur travail clandestin, ne serait-ce que parce qu’à cette époque, même la simple organisation de syndicats exigeait le recours à des méthodes clandestines. Nous soulignons cela non pas pour ignorer les limites politiques et pratiques d’un bon nombre de ces partis, comme les déviations électoralistes et les degrés très limités de bolchévisation de certains d’entre eux34, mais pour mettre en avant certaines méthodes qu’ils ont mises en place.

À cela, il faut ajouter que la Troisième Internationale était dirigée par l’Union soviétique et bénéficiait de son aide. Les communistes des pays capitalistes disposaient de ressources matérielles et des conseils de révolutionnaires chevronnés. Lorsque les nazis ont pris le pouvoir en Allemagne, par exemple, de nombreux communistes allemands ont trouvé refuge en URSS. En fin de compte, ce qui a le plus contribué à vaincre le fascisme en Europe continentale, c’est l’effort de guerre héroïque de l’Union soviétique et de son Armée rouge. Cela nous amène au cœur de ce que nous voulons montrer à travers ce tour d’horizon du passé : malgré la relative puissance du mouvement communiste entre les années 1920 et 1945, le fascisme n’a été vaincu et la guerre n’a pris fin qu’au prix d’énormes sacrifices. À la fin de cette période, les partis européens avaient été contraints à la clandestinité – en Italie à partir de la seconde moitié des années 1920, en Allemagne en 1933, en Espagne après la défaite des républicains, en France au début de la guerre, etc. Des dizaines de milliers de révolutionnaires avaient été arrêtés ou exécutés. L’Union soviétique avait subi d’énormes pertes humaines et matérielles. De solides organisations révolutionnaires, dont il n’existe tout simplement plus d’équivalent aujourd’hui dans aucun pays impérialiste, alliées au premier pays socialiste de l’histoire de l’humanité, n’ont pu arracher la victoire qu’au prix d’un sacrifice absolument énorme.

4.2 Sur les côtes, sous le ciel de la prairie, des montagnes jusqu’à la toundra : la tâche est devant nous

Pour de nombreux militants des pays impérialistes, il est difficile de se faire à l’idée que tout cela s’est produit de mémoire d’homme. Le choc entre le fascisme et le socialisme que nous avons décrit ne relève pas d’un passé lointain, mais remonte à seulement quelques générations. Des conditions similaires à celles qui ont donné lieu aux deux guerres mondiales précédentes et à la montée du fascisme sont de nouveau présentes. Comme nous l’avons clairement indiqué plus haut, nous ne pensons pas que le fascisme nous menace immédiatement au Canada, mais nous pensons que la situation continuera de se détériorer à mesure que la bourgeoisie recourt à des tactiques fascistes et que l’agitation de classe s’intensifie de manière organisée et méthodique.

La réflexion sur l’expérience de nos prédécesseurs communistes des années 1920 et 1930 met en lumière une vérité crue : nous ne sommes pas préparés à ce qui nous attend. La situation pourrait exiger de nos ressources subjectives plus que ce que nous sommes en mesure de mobiliser. Mais nous devons aller de l’avant malgré tout, car de nouvelles guerres, un ralentissement économique et des menaces fascistes se profilent, parmi d’autres crises qui se succèdent en cascade à travers le système mondial capitaliste-impérialiste. La révolution prolétarienne internationale est la seule chose capable de détourner l’humanité de ces calamités. Il est clair que certaines parties du monde opprimé pourraient être les premières à se libérer à nouveau par elles-mêmes du joug de l’impérialisme (et c’est précisément ce pour quoi un certain nombre de guerres populaires et de mouvements révolutionnaires menés par des communistes se battent depuis des décennies dans les pays opprimés, aux Philippines, en Inde, en Turquie, au Kurdistan, etc.). Peut-être que l’Axe de la résistance portera un coup décisif à l’impérialisme américain et au sionisme, ainsi qu’à leurs vassaux et alliés dans le monde arabe. Mais nous, communistes des pays impérialistes, serons des lâches, nous dérobant à nos devoirs historiques, si nous restons les bras croisés à attendre que la révolution éclate dans des contrées lointaines. La seule garantie dont nous disposons pour mettre un terme à l’escalade actuelle de la guerre et à la marche vers le militarisme et le fascisme, pour échapper aux griffes de ce système mondial capitaliste-impérialiste en crise, c’est une révolution populaire majeure qui brise la chaîne de l’unité impérialiste entre les pays de l’OTAN, qui brise le joug du capital financier monopolistique dans au moins un des pays de l’alliance de l’OTAN. Cela aurait des conséquences historiques mondiales. La contre-révolution qui s’ensuivrait pourrait entraîner l’ensemble de l’alliance impérialiste occidentale dans une spirale de contre-révolution et de nouvelles révolutions.

Depuis des décennies, les pays opprimés sont le théâtre de soulèvements populaires, d’opportunités révolutionnaires et, dans certains cas, de guerres populaires prolongées. Mais cela n’a pas encore suffi à faire face et à vaincre l’offensive génocidaire des puissances impérialistes, comme nous le montre aujourd’hui l’héroïsme sans pareil des peuples palestinien, libanais et yéménite. Il serait tout à fait lâche de la part de quiconque se qualifiant de communiste dans les pays impérialistes d’adopter une position passive dans ce monde en révolte, en affirmant que la révolution doit d’abord avoir lieu « là-bas » avant de pouvoir se produire « ici ». Nous vivons déjà à une époque où les masses sont plus que jamais prêtes pour des réponses et des voies révolutionnaires d’avenir, et où les pays impérialistes débordent de mécontentement populaire, d’ouvertures révolutionnaires et d’une dérive vers le fascisme. Nous ne nous faisons aucune illusion : le prolétariat et les masses populaires des pays impérialistes sont loin d’être prêts à déclencher une révolution prolétarienne et à prendre le pouvoir. Mais la situation peut évoluer rapidement, surtout si les partis communistes d’avant-garde parviennent à se reconstituer au sein des masses et dans les luttes prolétariennes de ces pays au cours des prochaines années. Des avancées importantes dans cette direction ont été réalisées grâce à la constitution des Comités d’organisation du (Nouveau) Parti communiste du Canada en 2021, à la convocation du Congrès fondateur du Parti en 2023 et au travail de consolidation et d’expansion qui a suivi à travers cette immense prison de nations qu’est le Canada. De telles mesures de construction du Parti communiste n’avaient pas été prises au Canada depuis les années 1970. Ainsi, même s’il reste encore un chemin très long et difficile à parcourir, notre optimisme repose sur la pratique et sur certains développements clés de ces dernières années.

Afin d’aller de l’avant et de réaliser les progrès indispensables au cours des prochaines années, nous réaffirmons et résumons les positions adoptées par le (N)PCC à travers une série de déclarations publiées au cours de l’année écoulée :

  • Nous devons porter un regard critique sans concession sur les limites de la gauche dans les pays impérialistes. Nous devons notamment faire notre autocritique face à l’incapacité des maoïstes et des marxistes-léninistes, dans la plupart des pays impérialistes, à mettre en place des organisations comptant plus de quelques dizaines de personnes, voire, dans le meilleur des cas, quelques centaines. Nous devons nous demander pourquoi, identifier toutes les lacunes et contribuer à les corriger sans tarder, conformément à nos responsabilités internationalistes prolétariennes.
  • Il est urgent de développer le travail de masse au sein du prolétariat à une échelle sans précédent. Ce travail doit permettre de mettre de larges couches de la classe ouvrière en conflit politique avec la bourgeoisie. Ce n’est qu’ainsi qu’un grand nombre de prolétaires deviendront des révolutionnaires engagés et compétents. Les masses qui veulent se battre doivent avoir le réflexe de rejoindre nos organisations de masse, et non celles de la réaction.
  • Les communistes doivent s’efforcer à développer un vaste mouvement ouvert qui rallie toutes les forces progressistes populaires autour d’une cause socialiste commune. Nous devons faire preuve d’audace et de détermination pour projeter un horizon socialiste, et nous devons nous atteler à diffuser une nouvelle vision de la société qui s’oppose aux impasses bourgeoises et aux prétendues « alternatives » nihilistes et fascistes.
  • Il est également nécessaire – et c’est là une tâche cruciale pour toute organisation véritablement révolutionnaire – de mettre en place un appareil solide qui ne s’effondrera pas dès que la bourgeoisie décidera de lui souffler dessus. Les partis révolutionnaires des pays impérialistes doivent être capables d’agir en dehors du cadre de la légalité bourgeoise et disposer d’une capacité pour mener à bien des tâches exceptionnelles, même lorsque ces taches ne sont pas encore justifiées par les conditions locales. Ce n’est qu’en mettant en place ces outils, parallèlement à un travail de masse de grande envergure et en profondeur, que nous nous donnerons une chance de lutter si le pire devait arriver.

La victoire n’est pas garantie : seuls l’immensité et les tourments des luttes qui nous attendent le sont. Nous avons donc intérêt à lutter pour gagner, ce que nous ne pourrons faire qu’en convainquant un grand nombre de personnes autour de nous de sortir de leur passivité et de construire l’avant-garde révolutionnaire prolétarienne qui sera nécessaire pour arracher l’humanité aux risques existentiels et aux crises auxquels elle est confrontée. Nous avons un monde à gagner ou un monde à perdre, et il faut briser la prétendue inévitabilité de cette dernière option – qui n’est que cynisme bourgeois, défaite et désespoir.

À tous les communistes, révolutionnaires, progressistes et militants conscients du Canada et des pays impérialistes, prenons pleinement acte de la situation actuelle et des tâches qui nous incombent. Reprenons le Programme politique du (N)PCC, appliquons ses directives et diffusons ses points de vue et ses positions. Si nous parvenons à nous organiser correctement, nous sommes historiquement bien placés pour porter des coups déstabilisants au cœur même de l’impérialisme et contribuer à déclencher une réaction en chaîne susceptible de mener à des développements mondiaux dont, certes, aucun d’entre nous ne peut prétendre prévoir la nature et le caractère depuis notre position actuelle, mais qui ont déjà été réalisés par des gens comme nous. Le fait que nous ne puissions ni le prévoir ni le garantir ne doit pas nous empêcher de nous consacrer corps et âme à l’effort et à la cause, car ce n’est qu’ainsi que nous pouvons gagner.

Quelle que soit l’issue de l’escalade actuelle dans le golfe Persique, puisons encore plus profondément dans nos réserves de détermination inébranlable, de résilience, d’audace et d’esprit combatif. Engageons-nous à suivre une formation sérieuse et bien rythmée qui nous permette de nous enraciner toujours plus profondément dans la classe ouvrière et de saisir avec audace les opportunités qui se présenteront. Battons-nous pour conquérir le monde que nous risquons de perdre.

Avec toute notre volonté révolutionnaire,

L’Équipe éditoriale de La Voie Ferrée


1 La déclaration suivante de l’Équipe éditoriale de La Voie Ferrée s’appuie sur deux déclarations faites par d’autres sections du (Nouveau) Parti communiste du Canada lors de conférences de partis fraternels en 2025, et les approfondit de manière significative. Ces textes de référence s’intitulent « Une fois de plus, nous devons transformer l’escalade vers la guerre mondiale en une escalade vers la révolution prolétarienne », rédigé par le Département international du (N)PCC et présenté lors de la conférence du parti italien CARC intitulée « Arrêter la Troisième Guerre mondiale des impérialistes américains, sionistes et européens » le 28 septembre 2025 ; et « Pour lutter contre le fascisme et la guerre, nous avons besoin de partis communistes combatifs », rédigé par le Bureau exécutif du CC du (N)PCC et présenté à la Conférence théorique internationale sur le fascisme et l’impérialisme au XXIe siècle dans les bastions impérialistes, organisée par le Front national démocratique des Philippines les 28 et 29 novembre 2025. Ces déclarations n’ont pas été publiées par le (N)PCC, mais sont disponibles dans les procès-verbaux des deux conférences mentionnées.

2 « Déclaration du président de la Société du Croissant-Rouge iranien », Pirhossein Kolivand, 21 mars 2026, disponible en ligne :

https://www.nationalheraldindia.com/amp/story/international/over-80000-civilian-places-attacked-by-us-israel-since-war-began-iran

3 Ces opérations secrètes ont été évoquées publiquement par le ministre israélien de l’Héritage, Amichai Eliyahu, avant que Netanyahu n’ordonne à ses ministres de refuser toute nouvelle interview. Motamedi, Maziar, « Narrative war: Who killed thousands during Iran’s nationwide protests? », Al Jazeera, 19 janvier 2026, disponible en ligne :

https://www.aljazeera.com/news/2026/1/19/narrative-war-who-killed-thousands-during-irans-nationwide-protests

4 D’après son entrevue au Forum économique mondial de Davos, en Suisse, en janvier 2026, c’est la « diplomatie économique » de son département qui a provoqué une pénurie de dollars américains en Iran, en perturbant la chaîne d’approvisionnement des exportations pétrolières iraniennes et en lançant des soi-disant « sanctions secondaires » qui ont encore davantage isolé l’Iran du système financier mondial. Cela a contribué à l’effondrement de la monnaie du pays, le rial, provoquant une inflation faramineuse (les prix des denrées alimentaires ont augmenté de 72 %), suivie d’une instabilité civile à partir de fin décembre 2025. Voir en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=nuqtAtSVKwQ

5 Sauf que dans le cas du Venezuela, la bourgeoisie nationale relève davantage de la catégorie des capitalistes bureaucratiques – ce que certains ont appelé la « boli-bourgeoisie » – à ne pas confondre avec les fractions de la bourgeoisie fermement alignées avec l’impérialisme américain.

6 Nous affirmons cela en reconnaissant pleinement que des forces de libération nationale dirigées par des communistes restent importantes et actives en Palestine, en Turquie et au Kurdistan et, dans une moindre mesure, dans d’autres pays de la région.

7 Bien que les États-Unis n’aient pas orchestré et ne pouvaient orchestrer un changement de régime au Venezuela, ils ont contraint la République bolivarienne à se prosterner devant l’impérialisme américain, ce dernier ayant pris le contrôle du pétrole vénézuélien.

8 Nous espérons sincèrement qu’au moins certains des admirateurs de Xi Jinping et autres prétendus « marxistes-léninistes » pourront prendre un moment de recul, secouer leur tête, s’asseoir et réfléchir à ce que Gaza, le Venezuela et la guerre en Iran révèlent aujourd’hui de leur orientation cynique, révisionniste, opportuniste et passive envers le « monde multipolaire’ qu’ils appellent de leurs vœux, et qu’ils puissent potentiellement se racheter en devenant de véritables révolutionnaires.

9 Notez que pendant le premier mois de la guerre, l’Iran avait autorisé le passage de cargaisons de pétrole vers ses alliés et, au moment où nous terminions la rédaction de cet article, venait d’annoncer qu’elle allait commencer à lever les restrictions pour certains autres pays non hostiles. Tout cela révèle des facteurs géopolitiques plus larges à l’œuvre, qui sont abordés plus en détail ci-dessous. Voir en ligne : https://gulfnews.com/world/mena/inside-irans-hormuz-strategy-who-can-pass-and-who-cant-1.500495192

10 La plupart des 32 pays de l’OTAN sont officiellement restés neutres ou évasifs concernant la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Seuls six des 32 pays de l’OTAN ont publié des déclarations en faveur de la guerre menée par les États-Unis et Israël depuis son début le 28 février : le Canada, la Tchéquie, l’Albanie, la Macédoine du Nord, la Lituanie et la Lettonie – bien qu’aucun de ces pays n’ait manifesté son intérêt à s’impliquer directement dans le conflit.

11 Pour en savoir plus sur la question de la contre-révolution et de la restauration capitaliste dans les pays antérieurement socialistes, voir (entre autres) : « The Restoration of Capitalism in the Soviet Union » de Martin Nicolaus (1975, Liberator Press) et « Revolution and Counter-Revolution: China’s Continuing Class Struggle Since Liberation » de Pao-Yu Ching (2021, Foreign Languages Press).

12 Ce n’est pas pour autant que les sionistes mettront fin à leur expansionnisme génocidaire après l’Iran, le Liban et la Palestine. Plusieurs personnalités israéliennes de premier plan, dont l’ancien premier ministre Naftali Bennett, ont récemment déclaré que la Turquie constituait la prochaine grande menace stratégique pour Israël après l’Iran. Voir Simon Speakman Cordall, « Turkish ‘threat’ talked up in Israel as Netanyahu focuses on new alliances », Al-Jazeera, 23 février 2026, disponible en ligne : https://www.aljazeera.com/news/2026/2/23/turkish-threat-talked-up-israel-netanyahu-focuses-new-alliances

13 Robert Brenner, The Economics of Global Turbulence: The Advanced Capitalist Economies from Long Boom to Long Downturn, 1945-2005 (2006, Verso Books).

14 Les États-Unis contrôlaient les deux tiers des réserves mondiales d’or lorsque l’accord de Bretton Woods a été conclu en 1944 à Bretton Woods, dans le New Hampshire.

15 Il s’agissait de produits financiers constitués d’un ensemble de remboursements hypothécaires regroupés, qui permettaient aux investisseurs de parier sur la capacité des propriétaires à honorer leurs remboursements hypothécaires à l’avenir.

16 Bien qu’il adopte une position très restrictive et erronée sur la manière d’aborder la suprématie du capital financier, l’ouvrage de Stephen Maher et Scott Aquano, « The Fall and Rise of American Finance: From JP Morgan to Blackrock » (2024, Verso Books), propose une chronologie satisfaisante de l’évolution du capital financier après la crise de 2008.

17 Consultez l’enquête sociale consacrée au mouvement du « Convoi de la liberté » au Canada, intitulée « War in the enemy’s camp », parue dans le numéro 7 de Kites, rédigée par les camarades Jorge, Paul et Arthur (mai 2022).

18 Microsoft, Alphabet, Meta et Amazon ont annoncé des dépenses d’investissement de 370 milliards de dollars pour des centres de données dédiés à l’IA en 2025.

19 Entretien de l’Atlantic Council avec Jan Hatzius, économiste en chef chez Goldman Sachs, janvier 2026. Voir en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=zZHN0-ZNe_4

20 Il s’agit certes de technologies redoutables entre les mains de la bourgeoisie, mais il ne faut pas non plus les surestimer, sous peine de sombrer dans le monde imaginaire conspirationniste et libertaire qui présume de pouvoirs « totalitaires » tout-puissants, omniscients et omnipotents, ce qui constitue une conception erronée de l’État bourgeois. Cette vision est le principal concurrent de la conception léniniste correcte de l’État en tant qu’unité de contraires, manifestation de l’antagonisme de classe dans la société, reflet complexe de la lutte des classes et toujours dictature d’une classe ou d’une autre.

21 La récente décision de la Cour suprême, selon laquelle les droits de douane imposés par Trump enfreignaient la loi fédérale et outrepassaient les pouvoirs présidentiels, semble constituer une exception à cette règle. L’avenir nous dira comment l’administration Trump continuera à contourner le système judiciaire.

22 La condamnation sans précédent du groupe « North Texas Antifa » dans la récente affaire Prairieland, pour laquelle le gouvernement fédéral a retenu des chefs d’accusation de terrorisme intérieur contre des militants de gauche, en est l’un des exemples les plus marquants.

23 Le Consensus de Washington désigne un ensemble de politiques économiques imposées aux pays en développement par le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et les États-Unis depuis les années 1980 et 1990, qui ont entraîné la privatisation, la dépendance à l’égard de la dette et la subordination des économies de ces pays au sein d’un capitalisme mondial dominé par les États-Unis.

24 Il convient toutefois de noter que le keynésianisme militaire a permis à l’économie russe de se maintenir tant bien que mal à flot ces dernières années, malgré les sanctions et la guerre en Ukraine ; on ne peut donc pas totalement écarter le militarisme comme débouché pour un capital avide de marchés et qui n’a nulle part ailleurs où aller.

25 Voir Stephanie Yang, « China reveals its plan to challenge the U.S. dollar for dominance. Could it ever work? » CNN, 3 février 2026, disponible en ligne : https://www.cnn.com/2026/02/03/money/china-dollar-currency-challenge-hnk-intl

26 Ou, pour être plus précis, la fermeture du détroit d’Ormuz par Lloyd’s of London, le géant de l’assurance maritime ayant retiré sa couverture aux navires naviguant dans le golfe Persique en raison de la guerre.

27 Si le régime Trump-MAGA venait à retirer les États-Unis de l’OTAN, ne serait-ce que temporairement, cela donnerait à Israël l’occasion d’attaquer la Turquie (voir la note de bas de page 12), ce qu’il ne peut pas faire tant que la Turquie et les États-Unis sont tous deux membres de l’OTAN.

28 Une partie de la ligne du Comité central du (N)PCC récemment publiée, intitulée « Sur les femmes, l’idéologie, le capitalisme et la révolution », détaille la montée des églises d’origine américaine dans les Prairies, ce qui semble nécessaire pour comprendre plus profondément le sentiment séparatiste dans l’Alberta rurale.

29 Voir en ligne : https://calgary.citynews.ca/2026/02/19/alberta-referendum-questions-october-2026/

30 Protocole d’accord entre le Canada et l’Alberta :

https://www.pm.gc.ca/fr/nouvelles/notes-dinformation/2025/11/27/protocole-daccord-entre-canada-et-lalberta

31 Voir en ligne : https://financialpost.com/commodities/mining/need-to-know-six-new-nation-building-projects-carney-list

32 Voir en ligne : https://www.investmentexecutive.com/news/unemployment-rate-hits-6-7-after-canada-lost-84000-jobs-in-february/

33 Voir « Corrigeons nos tactiques… » de Gilles Gauthier, qui apparaît également dans ce numéro de La Voie Ferrée #2.

34 La question des limites de la première vague de partis communistes, en particulier ceux des pays impérialistes, est un sujet important pour nous ; c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles nous nous intéressons à l’analyse et aux réponses apportées à cette question dans le document du (Nouveau) Parti communiste italien intitulé « Four Main Issues for Debate in the International Communist Movement ». Nous publierons prochainement notre réponse à ce document.

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